OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Le bug du cyberjihad http://owni.fr/2012/03/28/cyberjihad-un-peu-perdu/ http://owni.fr/2012/03/28/cyberjihad-un-peu-perdu/#comments Wed, 28 Mar 2012 10:30:43 +0000 Pierre Alonso http://owni.fr/?p=103831 "jihad médiatique" à ce jour. Deux ans après, l'affaire piétine, comme le montrent les éléments inédits recueillis par OWNI.]]>

Réprimer la consultation “de manière habituelle des sites Internet qui font l’apologie du terrorisme, ou véhiculant des appels à la haine ou à la violence”. Depuis une semaine, le président-candidat Nicolas Sarkozy multiplie les interventions contre le rôle supposé des sites internet jihadistes. La première charge date du jeudi 22 mars. Mohamed Merah venait d’être tué par les forces du Raid.

Les sites Internet jihadistes ont déjà attiré l’attention des services antiterroristes français. Au printemps 2010, une vague d’arrestations ciblait les membres d’un forum, Ansar Al Haqq (les partisans de la vérité).

Deux ans plus tard, l’instruction est toujours en cours, faute d’éléments déterminants dans une affaire qui a “explosé en plein vol” selon des proches du dossier. Une affaire dans laquelle les protagonistes apparaissent dans d’autres procédures, mais la seule à reposer uniquement sur du virtuel, sur des activités en ligne, ajoutent ces mêmes sources.

Six suspects mis en examen

27 avril 2010. Cinq personnes sont arrêtées par la Sous-direction antiterroriste (SDAT) et placées en garde à vue en région parisienne, à Marseille et à Vannes. Un autre mis en cause, Marie est entendue trois jours plus tard. Quelques mois plus tôt, elle avait été interpellée et mise en examen pour association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste.

Le nom de Farouk Ben Abbes apparaît alors. De nationalité belge, il avait été interpellé en mai 2009 en Égypte, pour son implication supposée dans l’attentat du Caire qui avait tué une jeune française et blessé 24 personnes.

L’opération menée contre Ansar Al Haqq est le prolongement d’une affaire plus ancienne : l’acheminement de combattants en Afghanistan. Dite “des filières afghanes”, elle était instruite par le juge antiterroriste Marc Trévidic, familier des questions jihadistes. Pour Ansar Al Haqq, une disjonction est opérée : “le jihad médiatique” revient à Nathalie Poux, un autre juge de la Galerie Saint-Eloi, la section spécialisée dans les affaires terroristes du tribunal de grande instance de Paris.

Surveillé dès juin 2008

En avril 2010, une opération d’envergure est menée contre les modérateurs et administrateurs du forum Ansar Al Haqq. L’affaire débute deux ans plus tôt, en juin 2008. La SDAT surveille alors un salon de discussion sur la plateforme de messagerie instantanée Paltalk. Sur ce salon figure l’adresse d’un site décrit comme affichant “clairement son soutien aux moudjahidin appelant la communauté musulmane à soutenir le combat contre les mécréants” : Ansar Al Haqq.

Le site est accusé de propager l’idéologie jihadiste sur Internet, suivant la logique du jihad médiatique développée par Ayman Al Zawahiri, l’ancien numéro deux d’Al-Qaida devenu le chef après la mort d’Oussama Ben Laden. Les services notent que plusieurs utilisateurs du forum utilisent en signature une phrase qui résume selon eux cette théorie :

Le djihad médiatique, c’est la moitié du combat.

Parmi ces utilisateurs, Ali et Farouk Ben Abbes, l’un des premiers administrateurs du forum. Farouk Ben Abbes est considéré comme particulièrement actif sur le forum à partir de juin 2007, diffusant des communiqués revendiquant des attentats commis par des groupes et organisations proches d’Al-Qaida. Ali occupe lui aussi le rôle de modérateur puis d’administrateur du forum, mais ni l’un ni l’autre n’apparaît parmi les fondateurs.

Le forum Ansar Al Haqq est décrit comme le prolongement d’un blog, Al Firdaws, fondé par Nicolas et Marie, le premier alors âgé de 20 ans et la seconde de seulement 16 ans à en croire la SDAT. Fermé pour incitation à la haine raciale, Al Firdaws devient Ansar Al Haqq à partir de décembre 2006. Le forum est hébergé en Malaisie.

Autour des fondateurs est structurée une petite équipe dirigeante. Erwan et Julien jouent le rôle de modérateurs. Erwan n’est pas inconnu des services, son nom est apparu dans d’autres dossiers. En 2010, lors de son arrestation, il a 37 ans. Le second, Julien est plus jeune. Il a 24 ans mais son nom apparaît aussi dans des affaires antérieures, notamment en lien avec l’Irak.

Le dernier est Arnaud, 27 ans, lui aussi connu des services antiterroristes qui l’ont déjà interpellé. Sur Ansar Al Haqq, il est accusé de diffuser la propagande d’Al-Qaida et de veiller à ce que les contributions respectent les théories professées.

Seule affaire de “jihad médiatique”

L’affaire repose sur l’utilisation de sites Internet à des fins de diffusion de propagande. En décembre dernier, le chercheur à l’école des hautes études en sciences sociales, Dominique Thomas, nous décrivait un site s’adressant à un public francophone assez cultivé  :

Ansar Al Haqq veut faire connaître le message, diffuser les informations et créer une sphère de sympathisants. Des textes complexes, avec des références à l’islam médiéval, sont traduits par des utilisateurs.

La question du caractère opérationnel des échanges, sur lequel insiste la SDAT, n’a pas encore été appréciée par des juges, l’affaire étant toujours à l’instruction. L’un des mis en cause, Arnaud a bénéficié d’une procédure de nullité déposée devant la chambre de l’instruction. Le Parquet ne s’est pas pourvu en appel, il a été libéré fin 2010.

Ali n’a pas été placé en détention provisoire, mais sous contrôle judiciaire après sa mise en examen. Nicolas a lui aussi été libéré très rapidement, de même que Farouk Ben Abbes, pendant l’été 2011.

L’un des défenseurs dénonce l’utilisation du délit d’association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste pour réprimer des opinions, ce qui relèverait du droit de la presse et des lois de 1881. En somme, une confusion entre la section A4 du tribunal de grande instance de Paris, chargée de la presse, et la section C1, dédiée aux affaires de terrorisme, ajoute l’un d’eux.

Avertissement

Sur le forum Ansar Al Haqq, un avertissement a été mis en ligne le 8 octobre 2010, quelques mois après les arrestations. Sous le titre évocateur “Préservez-vous mes frères et soeurs ! Préservez-vous !”, le message évoque l’affaire :

Vous avez surement du remarquer et lire dans les news que ces temps-ci il y a eu plusieurs arrestations de frères et soeurs. Une de ces arrestations concernait les modés et anciens modés ainsi que les admins du site Ansar al Haqq. Et oui plusieurs admins et modés ont été arrêté il y a de ça plusieurs mois pour être interrogé sur une enquête qui s’intitule: “Opération Ansar al Haqq.” Oui en effet un juge a été chargé d’enquêter sur notre site Ansar al Haqq pour ce qu’ils appellent “propagande jihadiste sur internet.”

Des recommandations sont ensuite prodigués aux lecteurs et intervenants du forum :

Cette enquête a commencé depuis plus de deux ans ! En d’autres termes cela veut dire que des agents de la DCRI [la Direction centrale du renseignement intérieur, NDLR] viennent régulièrement sur le forum pour nous surveiller et lire ce qu’on post depuis déjà plus de deux années !!

Faites attention à ce que vous écrivez et ne donnez pas une occasion aux agents de la DCRI de venir vous arrêter chez vous un beau matin.

Le 4 mars dernier, un utilisateur a ajouté des précisions, tirées du livre l’Espion du Président consacré à la DCRI, sur les méthodes de surveillance utilisées par le service de contre-espionnage français.


Illustration et couverture par Loguy pour Owni /-)

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Le jihad selon Twitter http://owni.fr/2012/01/04/le-djihad-selon-twitter/ http://owni.fr/2012/01/04/le-djihad-selon-twitter/#comments Wed, 04 Jan 2012 09:55:22 +0000 Pierre Alonso http://owni.fr/?p=92375

Trois terrroristes français abattus par un soldat afghan dans la base appelé Shamshad, dans le district Tagab (Kapisa) à 6h30 aujourd’hui.

L’annonce est faite par un proche des Taliban, en anglais, sur son compte. Dans la même journée, le ministre de la Défense français, Gérard Longuet, confirme la mort de légionnaires français, mais précise que deux ont trouvé la mort, et non pas trois comme le prétendait le porte-parole de l’organisation jihadiste.

Tweetclash

Les forces de l’Otan, engagées depuis 10 ans en Afghanistan, ne laissent pas aux organisations le monopole du site de micro-blogging. Régulièrement, le compte de la Force internationale d’assistance et de sécurité (FIAS) répond aux tweets des jihadistes. Vendredi, la FIAS recommandait, non sans ironie, aux jihadistes de remplacer le lien d’un de leur tweet. Les Taliban prétendaient qu’un hélicoptère de l’Otan était tombé sous le feu d’un moudjahidin. Dans son tweet, la FIAS renvoyait vers un communiqué de son site, expliquant qu’il s’agissait “d’un atterrissage d’urgence en raison de problèmes mécaniques”.

Les provocations entre Taliban et Otan sont nombreuses, donnant lieu à des échanges pour le moins truculents :

@ISAFMedia : Hé-ho @ABalkhi D’autres Taliban déposent les armes, photo non-truquées à l’appui. Un futur meilleur les attend.

[Réponse du groupe Taliban] @ABalkhi : Hé-ho Vous auriez dû au moins nouer correctement les rubans à ces Taliban “non-truqués”. Peut-être qu’ainsi un meilleur futur vous ouvrirait ses bras…

Al-Qaida en Somalie

@ABalkhi n’est pas le seul groupe Taliban, ni le seul groupe jihadiste à avoir investi Twitter. Les Shabab, un groupe somalien affilié à Al-Qaida, tance à l’occasion l’armée kenyane. Le compte HSMPress, pour Harakat Al-Shabaab al Mujahideen (Le mouvement des Jeunes Moudjahedin) a répondu au porte-parole de l’armée kenyane encourageant les troupes engagées en Somalie :

La mission a échoué, Major. Oubliez les détails gores de la guerre & essayez la danse classique à la place pour une carrière durable. La guerre, c’est pour les Hommes !

A la correspondante d’Al-Jazeera en Côte d’Ivoire, Nazanine Moshiri qui les interrogeait sur Twitter, les Shabab demandent :

Ce doit être la nouvelle approche innovante des interviews Twitter d’Al-Jazeera. Doit-on l’appeler une Twinterview ?

Les comptes Taliban, de même que le compte des Shabab, publient leur tweets dans un anglais parfait. L’identité et la localisation des auteurs demeurent inconnues, ont affirmé des officiels américains, supposant “[qu']ils peuvent mener cette cyberguerre depuis l’Afghanistan, le Pakistan ou un appartement confortable quelque part en Europe”. Dominique Thomas, doctorant à l’Ecole des hautes-études en sciences sociales (EHESS), ne s’étonne pas de cette maîtrise de l’anglais par les Shabab :

Des Somaliens expatriés aux Etats-Unis en font partie, de même que le Syro-Americain Abu Mansoor Al-Amriki. La stratégie médiatique des Shabab a été largement pensée par des membres de la diaspora, et non par des Somaliens nés en Somalie. Il y a un gros décalage entre le territoire sur lequel est basé la mouvance et la technologie utilisée.

“Ben Laden de l’Internet”

Anwar Al-Awlaki, membre charismatique d’Al-Qaida dans la péninsule arabique (AQPA) tué dans une attaque de drones américains le 30 septembre au Yémen, était devenu un prédicateur influent en utilisant massivement les réseaux, notamment YouTube. Le directeur de la télévision dubaïote Al-Arabiya le décrivait en 2009 comme “le Ben Laden de l’Internet”. L’auteur de l’attaque contre la caserne américaine de Fort Hood en novembre 2009, Nidal Hasan, fréquentait assidument le site d’Anwar Al-Awlaki. Celui-ci avait lui aussi reconnu dans une interview à Al-Jazeera avoir été en contact, par Internet, avec le major responsable de la fusillade qui a coûté la vie à 13 personnes.

L’utilisation des réseaux sociaux par les groupes jihadistes est assez récente, note Dominique Thomas. Elle participe de la stratégie de cyberjihad, réfléchie entre autres, par “l’architecte du jihad global, Abou Moussab Al-Souri” :

Il s’agit d’une théorisation de la stratégie. Sur le plan doctrinal et idéologique, il n’y a pas grand chose. L’espace internet est corrompu aux yeux des salafistes jihadistes mais ils mettent des limites dans cet espace qui est “hallalisé”. Ils ont créé un espace, un territoire virtuel qui abrite une sorte d’Etat islamique virtuel dans lequel les règles de la charia s’imposent. L’Etat est délimité par des frontières virtuelles et les discours sont diffusés au sein de cet espace.

Contrairement aux forums ou sites d’information, l’utilisation de réseaux sociaux, créés par des Occidentaux considérés comme “des infidèles” a posé question aux jihadistes. Comment rendre “hallal” le site d’une start-up californienne ? Pour Dominique Thomas, les avantages des réseaux sociaux l’ont emporté sur les questions théoriques :

Un peu à la manière des replis fondamentalistes, notamment des replis quiétistes en Occident, les jihadistes ont créé une bulle vertueuse qui n’est pas territoriale, mais virtuelle, dans un espace jugé corrompu.

Les médias sociaux présentent plusieurs avantages pour les jihadistes. Ils sont décentralisés, relativement sûrs et pérennes. Les sites d’organisation jihadistes font l’objet d’attaques d’individus, de collectifs voire d’Etats – Israël et les Etats-Unis étant systématiquement pointés du doigt par les jihadistes – mais un compte Twitter, Facebook ou YouTube ne peut être mis hors-ligne qu’à condition de s’attaquer au site entier ou de violer les conditions d’utilisation.

La base en ligne

L’objectif n’est pas tant le recrutement direct, infinitésimal selon Dominique Thomas, que la création d’une sphère d’influence et de sympathie. Ce que confirme Aaron Zeelin, chercheur à l’université Brandeis au Massachusetts et auteur du blog Jih@dology :

Les jihadistes essaient d’entrer en contact avec des individus proches de la mouvance dans d’autres pays, créant ainsi une communauté imaginaire. Ils établissent une “Oummah [communauté des croyants, ndlr] imaginaire” en ligne.

Le transfert vers les réseaux sociaux est aussi lié à la perte de vitesse des forums, très utilisés au milieu des années 2000. Dans l’ouvrage collectif Les Arabes parlent aux Arabes, Dominique Thomas distingue plusieurs phases dans l’utilisation d’Internet par les jihadistes. Après la chute du régime Taliban, en 2001, Al-Qaida perd sa base territoriale, les combattants venus de la Péninsule quittent l’Afghanistan pour leur pays d’origine, l’Arabie Saoudite ou le Yémen.

Ils commencent alors à utiliser le réseau pour diffuser à l’échelle mondiale “les divers documents relatifs à la communication de l’idéologie et à la formation des militants issus de la mouvance”. Les jihadistes touchent ainsi “une nouvelle clientèle qui n’est plus confinée sur une scène nationale ou locale”.

Ce moment coïncide avec l’apparition de sites “made in Al-Qaida”, comme elneda.com. L’un des premiers penseurs du cyber-jihad est le Saoudien Youssef Al-Ayeeri, tué en juin 2003 :

Une petite cellule d’une quinzaine de personnes de la péninsule arabique rédigeait et diffusait les premières revues, Al-Ansar et Sawt Al-Jihad (La voix du jihad). Ces revues sont diffusées aux formats word et en pdf.

Cellule contre le cyberjihadisme

Les forums, longtemps plébiscités, sont suspectés d’avoir permis l’arrestation de nombreux combattants d’Al-Qaida. Certains, notamment Al-Fallujah, très utilisé, se sont sabordés. L’Arabie Saoudite a même créé une cellule spécialisée sur la lutte contre le cyberjihadisme, rappelle Dominique Thomas :

Al-Hisbah a disparu le 11 septembre 2008. Il était infiltré par les services saoudiens ce qui a conduit à l’arrestation de webmasters et modérateurs. D’autres forums ont été réouverts, possiblement par les services, après une première fermeture.

Ces réouvertures permettent d’appâter les jihadistes, de récolter des informations personnelles et de les arrêter. Pour faire face à ces stratégies du leurre, les jihadistes ont lancé des labels d’authentification des contenus. Pour certifier la provenance de contenus diffusés, les branches et le central utilisent des labels : Al-Qaida au Maghreb islamique a adopté le label Al-Andalous, Al-Qaida pour la péninsule arabique Al-Malahim et l’Etat islamique irakien Al-Furqan.

“Ce sont des canaux de diffusion d’organisations jihadistes spécifiques. Ces labels fonctionnent comme un sceau d’approbation un contenu et l’officialise” explique Aaron Zelin. Autre stratégie de contournement, les jihadistes s’invitent de plus en plus sur des espaces non-dédiés à la guerre sainte. Ils essaiment sur des forums non-jihadistes, consacrés aux folklores régionaux et tribaux, a constaté Dominique Thomas.

Capacités d’adaption, résilience, pragmatisme, les réseaux jihadistes ont adapté leur communication à Internet. “Un allié et un ennemi pour les jihadistes” selon Dominique Thomas qui insiste sur la priorité donné au contact humain pour le recrutement :

“Multiplier les rencontres et les échanges numériques les exposent. La sanction est de plus en plus une frappe de drones”.


Illustrations de Marion Boucharlat pour Owni CC-byncsa

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