OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Grandeur et décadence du pseudonyme http://owni.fr/2011/08/08/declin-pseudonyme-anonyma/ http://owni.fr/2011/08/08/declin-pseudonyme-anonyma/#comments Mon, 08 Aug 2011 12:55:36 +0000 Xavier de la Porte http://owni.fr/?p=75662 Cet article, publié sur Internet Actu le 4 juillet, reprend la lecture de la semaine réalisée par Xavier Delaporte dans le cadre de l’émission Place de la Toile sur France Culture. L’émission, que nous vous conseillons, était consacrée à la question “Est-il encore possible/souhaitable d’être anonyme sur Internet?”.


La lecture de la semaine nous vient du magazine en ligne Salon, et elle est de circonstances. Elle s’intitule “Le déclin du pseudonyme” et on la doit à Carmela Ciuraru, qui est critique littéraire et vient de publier une histoire du pseudonyme. L’article, tout en se concentrant sur l’usage du pseudonyme en littérature, offre des perspectives intéressantes pour comprendre les raisons de sa force dans les réseaux.

À son niveau le plus basique, un pseudonyme est une sorte de farce. Pourtant, les mobiles qui poussent les auteurs à en adopter un sont infiniment complexes, parfois mystérieux pour eux-mêmes. Les noms sont chargés, pleins de pièges et de possibles, et peuvent faire obstacle à l’écriture. Virginia Woolf, qui n’a jamais pris de nom de plume, a dit un jour la condition fondamentale de l’auteur, condition qui rend fou :

Ne jamais être soi-même, et pourtant l’être toujours, c’est le problème

Un changement de nom, comme un changement de paysage, peut donner l’occasion d’un nouveau départ.

Le pseudonyme comme seconde identité

Dans une certaine mesure, explique Carmela Ciuraru, toute écriture suppose impersonnalisation – la convocation d’un “Je” d’autorité pour fabriquer le locuteur d’un poème ou les personnages d’un roman. L’audacieux poète Walt Withman arrivait à explorer d’autres voix simplement en tant que lui-même. Il embrassait ses multiples possibles. Mais d’autres écrivains ne sont pas capables d’une telle alchimie, ou ne la désirent pas, sans le recours à un alter ego. Si le “Je” qui s’exprime est une construction, jamais intégralement authentique quel que soit le degré d’autobiographie du texte, le recours au pseudonyme permet d’élever cette notion à un autre niveau, en inventant la construction de la construction. Comme l’a écrit Joyce Carol Oates en 1987 dans le New York Times, “La culture d’un pseudonyme peut être comprise comme une sorte de culture in vivo d’une voix narrative qui sous-tend tout travail sur les mots, en le rendant unique et inimitable.”

La fusion d’un auteur et d’un alter ego est une chose imprévisible, selon Carmela Ciuraru. Cela peut devenir comme un mariage, un partenariat fidèle et robuste, ou se révéler une histoire d’amour courte et enivrante. Néanmoins, l’attirance est évidente et indéniable. Entrer dans un nouveau corps ressortit à l’élan érotique. Historiquement, beaucoup d’auteurs étaient des étrangers, vivaient seuls : habiter un autre être leur offrait une intimité qu’ils n’auraient obtenue autrement. En l’absence d’un compagnonnage dans la vie réelle, l’entité pseudonymique peut servir de confidente, de gardienne des secrets, et de bouclier protecteur.

Dans son livre important The Inner Game of Tennis, publié en 1974, Thimoty Gallwey a appliqué la notion de dédoublement au joueur de tennis, en décrivant comment chaque entité entrave ou favorise la performance. Ce qu’il fournit c’est une sorte de guide pour s’améliorer au tennis, mais sans conseil technique. Il se concentre sur ce qu’il décrit comme les deux arènes de l’engagement : le Moi 1 et le Moi 2. Et Carmela Ciuraru de noter que quand le livre est sorti en 1974, des milliers de gens ont écrit à l’auteur qu’ils avaient appliqué avec succès ses préceptes à bien d’autres choses que le tennis, à l’écriture par exemple.

Voici comment Gallwey, qui avait été diplômé de Harvard en littérature, décrit le Moi 1 : il est celui qui parle, le critique, la voix qui surveille, il fait montre de son obstination et son inventivité à barrer la route. Le Moi 1 vous admoneste, il vous considère comme une erreur incorrigible. Mais le Moi 2, lui ne juge pas, il représente la libération dans sa forme la plus pure, il pousse à l’action, il est capable de toute la gamme des sentiments, il peut se révéler extrêmement prolifique. On voit bien ce que, dans le contexte littéraire, le potentiel libérateur d’un Moi numéro 2 peut apporter. Un pseudonyme peut donner à un écrivain la distance nécessaire pour parler avec honnêteté, mais il peut tout aussi bien lui donner la permission de mentir. Tout est possible. Et l’auteur de donner plusieurs exemples sur lesquels je suis obligé de passer, pour en arriver directement aux derniers paragraphes.

Le pseudonyme disparu de l’air du temps

Au milieu du 19e siècle, explique Carmela Ciuraru, ce curieux phénomène du pseudonymat a atteint son plus haut niveau, et comme depuis le milieu du 16e siècle, il était habituel pour un texte d’être publié sans nom d’auteur. Il est intéressant que le déclin du pseudonyme au 20e siècle coïncide avec la généralisation de la télévision et du cinéma. Les gens ayant eu accès à la vie des autres, il est devenu plus compliqué de préserver une vie privée – et peut-être moins désirable. Dans la culture contemporaine, aucune information paraît trop personnelle pour être partagée (ou appropriée). La téléréalité a accru notre appétence à “connaître” les gens célèbres, et les auteurs eux-mêmes ne sont pas immunisés contre les pressions de la promotion personnelle et la révélation d’eux-mêmes ; nous vivons à une époque où, comme le biographe Nigel Hamilton l’a écrit “l’identité propre d’un individu est devenue le centre de beaucoup de discussions.”

Ce n’est pas complètement nouveau, mais avec l’explosion des technologies numériques, poursuit l’auteure, les choses sont entrées dans une spirale incontrôlable. S’exprime bruyamment le désir qu’ont les fans d’interagir, en ligne et personnellement, avec leurs auteurs préférés, dont on attend en retour qu’ils bloguent, qu’ils signent des autographes, qu’ils posent avec l’air joyeux pour les photographes et les événements promotionnels. En même temps que leurs livres, les auteurs eux-mêmes sont vendus comme des produits. Même si la pratique du pseudonymat reste importante, elle a perdu son allure d’antan, et se cantonne à des genres comme le polar et la littérature érotique. Aujourd’hui, user d’un nom de plume est une entreprise qui relève moins du jeu et de la création que du marketing.

_

Billet initialement publié sous le titre “Le déclin du pseudonyme” sur InternetActu

Illustrations: Flickr CC PaternitéPas d'utilisation commercialePartage selon les Conditions Initiales koalie PaternitéPas d'utilisation commercialePas de modification 13Moya

]]>
http://owni.fr/2011/08/08/declin-pseudonyme-anonyma/feed/ 6
#10 Le mythe de l’enfant sauvage http://owni.fr/2011/05/25/10-le-mythe-de-lenfant-sauvage/ http://owni.fr/2011/05/25/10-le-mythe-de-lenfant-sauvage/#comments Wed, 25 May 2011 15:55:05 +0000 Loic H. Rechi http://owni.fr/?p=64460 Il y a tout juste deux ans, en mai 2009, le monde prenait pitié de Natacha, une fillette de cinq ans découverte dans un sale état, enfermée dans un taudis sibérien. En pénétrant dans l’appartement délabré de ses grands-parents dans la ville de Tchita, les enquêteurs russes tombent nez à nez avec une petite fille qui fait preuve d’une attitude sauvage. Délaissée par des aïeuls indigents et peu scrupuleux, la môme a grandi en singeant le comportement des chiens et chats qui l’entouraient. Alors l’enfant sautille, glapit, se jette sur les gens tel un chiot et ne communique qu’avec un langage que la police locale décrit comme “celui des animaux”. Quand on lui tend une assiette, celle-ci délaisse la cuillère qui l’accompagne pour en laper le contenu. Les psychiatres qui la prennent alors en charge ont beau le récuser à raison, le terme d’enfant sauvage a déjà inondé les titres d’articles.

Pourvoyeur de culture populaire

À l’instar de l’auteur T.C Boyle qui sort ces jours-ci un roman intitulé L’enfant sauvage – inspiré de l’histoire vraie de Victor de l’Aveyron, un petit garçon de sept ans découvert dans une forêt par des chasseurs au XVIIIe siècle – le mythe de l’enfant sauvage a toujours passionné les foules et ceux qui les abreuvent. En 1970, François Truffaut consacrait également un film au même petit gars, utilisant déjà le titre facile que Boyle reprendrait quarante ans plus tard. Dans ce long-métrage intermédiaire dans sa trilogie sur l’enfance – entamée avec Les 400 coups (1959) puis conclue avec L’argent de poche (1976), Truffaut fait dans une certaine mesure écho à sa propre enfance, lui qui a été privé d’affection durant les premières années de sa vie. A l’époque, ses parents, peu intéressés, le confient rapidement à sa grand-mère mais celle-ci meurt quand il atteint l’âge de huit ans. Il réintègre alors la cellule familiale, mais l’absence d’attention de sa mère, le pousse à le réfugier dans la lecture et le cinéma. Cette enfance solitaire, il la dépeint ainsi à travers un pan de la vie de Victor, un petit garçon en captivité, mu par une authenticité non-pervertie après plusieurs années d’isolement dans une forêt qu’il domptera en se nourrissant essentiellement de végétaux.

Quelques années plus tard en 1974, Werner Herzog porte pour sa part à l’écran L’Enigme de Kaspar Hauser, sorte de pendant allemand de l’histoire de Victor de l’Aveyron. Le 26 mai 1828, un adolescent épuisé, titubant et gesticulant de manière désarticulée déboule dans une rue du centre de Nuremberg, tout juste capable de dire son nom. L’histoire fait le tour des journaux, les hypothèses fleurissent et le maire de la ville finit par le prendre sous son aile. Sans qu’il ait été possible de démêler les fils de son histoire, le garçon meurt à peine cinq années plus tard, mystérieusement poignardé. Depuis les historiens se perdent en conjectures et tentent d’élucider l’affaire, la théorie la plus répandue étant que le pauvre Kaspar aurait en fait été le fils faussement déclaré mort de la princesse Stéphanie de Beauharnais, nièce de Joséphine l’impératrice des Français.

Plus récemment, c’est carrément la machine hollywoodienne, en la personne de JJ Abrams – scénariste de la rocambolesque série Lost – qui s’inspirait du mythe universel de l’enfant sauvage. Le temps d’un épisode – baptisé “Inner Child” – de la première saison de Fringe, sa dernière création télévisuelle, Abrams exposait l’histoire d’un enfant pâlot découvert après plusieurs années d’isolement, dans les fondements d’un immeuble sur le point d’être pilonné. Dans ce cas-ci, le marmot n’était pas récupéré par des chasseurs français ou un maire allemand bourgeois mais par cette froide coquine d’Olivia Dunham, enquêtrice au FBI en charge du traitement des phénomènes paranormaux. Remâchant le mythe de l’enfant sauvage à la sauce mainstream, JJ Abrams avait alors tout le loisir de badigeonner l’épisode de la crème d’une relation fusionnelle entre le gosse et la fliquette, sans qu’on ne sache vraiment au final comment l’enfant avait bien pu faire pour atterrir dans son trou à rat urbain. Soit dit en passant, l’absence d’explication tangible n’est pas inhabituelle pour le fan, tant le scénariste américain est passé maître dans l’art de façonner des histoires tordues et sans explication.

Un thème littéraire récurrent

Question littérature, T.C Boyle est évidemment loin d’être un pionnier. La plus vieille histoire d’enfant sauvage est probablement celle de Rémus et Romulus. Des deux frères jumeaux abandonnés à la naissance, élevés par une communauté de loups, qui finissent par fonder Rome. La revanche des enfants abandonnés, voilà une histoire qui a de la gueule. Toujours en la matière, comment ne pas parler également de Rudyard Kipling, de son livre de la jungle et de son Mowgli, élevé lui aussi par les loups. Sans oublier le Tarzan de Edgar Rice Burroughs. Fils d’un couple d’aristocrates anglais abandonnés dans la jungle africaine à la suite d’une mutinerie, Tarzan est recueilli à leur mort par de grands singes fictifs, les orangs, qui s’occupent de lui comme on prendrait soin d’un gamin trouvé dans une poubelle.

En plus d’être doté d’un intellect supérieur et d’apprendre à parler anglais tout seul grâce à un pauvre livre d’images, rare vestige hérité de ses parents, l’ami Tarzan développe des capacités physiques supérieures à celles de n’importe quel autre humain. Il finit par rejoindre l’Amérique à l’âge adulte puis se rend compte que la civilisation moderne est un essaim infesté de crétins, ce qui le pousse à regagner sa jungle de coeur pour couler des jours paisibles. Une bien belle fable en apparence mais il convient de signaler que Edgar Rice Burroughs fut tout de même taxé par ses contempteurs d’avoir été influencé par les thèses nauséabondes du darwinisme social dans l’écriture de son roman.

Derrière les mots et les anecdotes, le mythe de l’enfant sauvage passionne parce qu’il constitue un moyen de renvoyer l’être humain face aux limites du système dans lequel il évolue. Pas étonnant par exemple que les avocats ne manquent jamais de brandir son spectre et de qualifier leurs clients de la sorte, comme pour atténuer les charges pesant sur eux, comme pour souligner que la société est partiellement coupable du crime d’un individu. D’un point de vue moral – particulièrement en littérature – le mécanisme d’auto-flagellation est récurrent. Le sauvage – incarnation du bien – est quasiment à chaque fois traqué par l’être civilisé – miroir de la vilenie de ses contemporains. Alors que ce dernier pense être défini par sa condition humaine de héraut du monde moderne et ses bienfaits, il ne rate jamais l’occasion de pourrir ce pauvre marmot désocialisé qui n’avait rien demandé et vivait tranquillement parmi les animaux. Partant de ce postulat, les auteurs ont la fâcheuse tendance à en faire des caisses et voilà comment Mowgli devient le plus malin, Tarzan le plus fort, le plus intelligent et le plus sage. Et que dire de Rémus et Romulus – qui se repaissaient de lait de louve quelques décennies plus tôt – finissant par poser les jalons de ce qui deviendra pas moins qu’une des civilisations les plus remarquables dans l’histoire de l’humanité. Quand ils ne servent pas quelques doctrines puantes et quand on dépasse la bien-pensance qui les caractérise forcément, ces ouvrages et ces films sont pourtant de la trempe des contes moraux universels.

La revanche du sauvageon

Si le thème est presque un marronnier en matière de littérature, dans les faits, la plupart des cas d’enfant sauvage recensés s’avère être de grossiers canulars – même à notre époque – manque de preuves tangibles ou s’étale sur des périodes relativement courtes. Mais comme le retrace Serge Aroles dans l’ouvrage Marie-Angélique, Survie et résurrection d’une enfant perdue dix années en forêt,(Terre-éd., 2004) bien qu’ils soient rares, il existe visiblement au moins un cas avéré d’enfant sauvage ayant passé une décennie en forêt. Après avoir épluché plusieurs centaines de documents relatifs à cette jeune fille capturée à Songy en Champagne en septembre 1731, l’auteur en a publié une trentaine qui tendent à accréditer la véracité de l’histoire.

Selon l’auteur, Marie-Angélique était une petite Amérindienne originaire de la tribu des renards, établie dans ce qui était alors la colonie française du Wisconsin. Après avoir débarqué dans le sud de la France en provenance du Canada en 1720 à l’âge de neuf ans, on estime qu’elle prit le maquis l’année suivante, fuyant la grande peste qui ravagea la Provence cette année-là. Son périple l’aurait alors amené à crapahuter dans les forêts du royaume de France, jusqu’à se faire attraper à un millier de kilomètres de son point de départ, pas moins de dix ans plus tard. Selon l’auteur, les aptitudes qu’elle aurait développé dans sa tribu natale lui aurait permis de survivre aisément en milieu forestier. L’altération intellectuelle dont elle fit preuve à sa découverte, se révéla ne pas être irréversible. Ce que Serge Aroles écrit à son propos dans un second ouvrage, intitulé L’énigme des enfants-loups (Publibook, 2007) est éloquent:

Durant cette décennie, elle n’a pas vécu au sein des loups, mais survécu au péril de ceux-ci, s’étant armée d’un gourdin et d’une arme métallique, volée ou découverte. Lorsqu’elle fut capturée, cette chasseresse noirâtre, chevelue, griffue, présentait certes des éléments de régression (elle s’agenouillait pour boire l’eau et ses yeux étaient animés d’un battement latéral permanent, tel un nystagmus, stigmate de sa vie dans l’alerte), toutefois, cette enfant avait triomphé d’un défi inouï, non tant la lutte contre le froid, les loups et la faim, mais bien le combat de préserver son langage articulé, fut-ce après une décennie de mutisme, de parole envolée. Alors que les archives assurent qu’elle était âgée d’environ 19 ans lors de sa capture, un texte imprimé lui attribua la moitié de cet âge. Cette erreur monumentale, infiniment reprise, ayant empêché, depuis trois siècles, les enquêteurs de découvrir son origine, attendu qu’il fallait chercher sa naissance et sa venue en France dans les registres antérieurs d’une décennie. Sa résurrection intellectuelle fut majeure ; elle apprit à lire et écrire, devint un temps religieuse en une abbaye royale, tomba dans la misère, fut secourue par la reine de France, épouse de Louis XV, refusa un amour qu’un lettré lui offrait, fut tant digne lors de son ultime maladie, un asthme aux longues asphyxies, et mourut assez fortunée, son inventaire après décès en faisant foi. Considérée par le philosophe écossais Monboddo, qui l’interrogea en 1765, comme le personnage le plus extraordinaire de son époque, cette femme d’autrefois est tombée en notre oubli ; elle s’efface, depuis plus de deux siècles, derrière toutes les héroïnes de la fiction.

L’enfant sauvage nous renvoie à notre propre condition

Finalement, l’aspect complètement méconnu de l’histoire de Marie-Angélique démontre sans doute l’ambiguïté que nous entretenons avec le concept même d’enfant sauvage. A l’état de fable, on se plaît à divaguer sur le côté garde-fou sociétal qui font l’essence de ces récits. Le sauvage est certes un être différent mais pas dépourvu de sensibilité ou d’intelligence. La morale veut donc qu’on y regarde à deux fois avant de le juger ou de le persécuter, car finalement on a sans doute tout autant à apprendre de lui que lui de nous.

Bref, le bullshit culturel classique.

Appliquées à notre époque régie par la vitesse à laquelle les agences de presse distillent les dépêches, les histoires comme celle de la petite Natacha suscitent une indignation à la hauteur de la cruauté de sa situation. Toutefois cette indignation est fugace, pour ne pas dire instantanée. Elle disparaît en même temps que le cycle médiatique se renferme. Deux ans plus tard, il n’est pas inenvisageable que, comme Marie-Angélique en son temps, la fillette ait réappris à vivre selon des standards plus conformes à ceux de celui qu’on appelle abstraitement l’homme moderne. Mais notre curiosité est limitée dans le temps et celle des médias aussi. Il est dès lors peu probable qu’on ait jamais le fin mot de l’histoire.

Cela n’est en définitive pas sans rappeler l’histoire de Piano Man, ce jeune homme retrouvé vêtu d’un smoking, trempé et inconscient sur une plage anglaise en 2005. Une fois à l’hôpital, celui-ci, atteint d’amnésie, démontra des talents certains de pianiste. L’affaire, incroyable, tint les médias du monde entier en haleine durant plusieurs mois et des milliers de témoignages de gens pensant le reconnaître affluèrent. Le jeune homme avoua finalement au bout de cinq mois qu’il se nommait Andrea Grassl et qu’il avait tenté de se suicider en se jetant en mer. L’ironie de cette histoire est que plus personne ne semble se souvenir de l’épilogue.

C’est précisément ce qui se passe en bout de course avec les enfants sauvages. Nous aimons l’idée de leur existence mais ces gosses ne nous intéressent que parce qu’ils sont différents. Le trait rugueux de leurs vies de paria n’a d’égal que la lisseur de nos vies asservies au quotidien. A défaut de franchir le pas, nous caressons l’idée qu’un autre mode de vie soit possible. Mais quand ces individus marginaux rejoignent les rangs de l’ordre établi, ils perdent alors tout intérêt.


Illustrations : affiche du Film L’enfant sauvage de François Truffaut, couverture du livre L’enfant sauvage de TC Boyle, Image du domaine public de Wenzel Hollar (1607–1677)

]]>
http://owni.fr/2011/05/25/10-le-mythe-de-lenfant-sauvage/feed/ 4
Ce qui va sauver les auteurs: l’e-book http://owni.fr/2011/05/03/ce-qui-va-sauver-les-auteurs-le-book/ http://owni.fr/2011/05/03/ce-qui-va-sauver-les-auteurs-le-book/#comments Tue, 03 May 2011 12:49:48 +0000 Nick Alexander http://owni.fr/?p=60842 Nous savons tous que l’industrie du livre est dans un sale état. Borders fait faillite, les avances initiales des auteurs se réduisent comme peau de chagrin et les nouvelles signatures des éditeurs sont plus rares qu’une métaphore originale. Il est maintenant hors de doute que les grandes chaînes de libraires et les grands éditeurs vont continuer à se contracter, à disparaître.

Mais qu’on y prenne garde: la fin de l’édition telle qu’on la connaît n’est pas forcément une mauvaise nouvelle pour les écrivains et, pour cette même raison, pour les lecteurs.

Auteur et débutant : impossible de décrocher un contrat

Je suis écrivain. L’un de ceux, nombreux, qui au cours des dernières années ont échoué à décrocher le moindre contrat chez un de ces grands éditeurs, même pas un soupçon d’intérêt. Et de fait, quand moi et d’autres comme moi se sont auto-édités pour publier nos romans — chose rendue possible par cette nouvelle technologie de l’impression à la demande — nous avons découvert que nous faisions des ventes substantielles, ce qui prouve qu’il y avait une demande. Mon premier roman 50 Reasons to Say Goodbye s’est vendu à plus de 7.000 exemplaires sans débourser un seul penny en frais de marketing. Et à en juger par les dizaines de critiques positives et enthousiastes et les centaines de mails reçus, mon travail a rencontré un succès public, sinon critique.

De connaître un certain nombre d’écrivains dans la même situation, et d’avoir parlé à des agents qui vous disent qu’il est aujourd’hui impossible de décrocher un contrat d’édition pour un auteur débutant, je ne peux m’empêcher de penser que les mastodontes de l’édition et de la distribution en chaînes de librairies ont creusé leur propre tombe depuis si longtemps que la seule chose qui soit surprenante est que certains n’y soient pas encore tombé.

Promenez-vous dans n’importe quelle librairie et vous verrez des piles entières des mêmes bouquins insipides. Des piles entières de livres vaguement « romance et cul » à la Jacky Collins , des piles entières de « livres de filles » aux couleurs pastel fric et rose bonbon. Et, devinez quoi ? ça ne se vend plus aussi bien qu’avant. Mais, allez voir un éditeur et proposez-lui quelque chose d’un peu différent, d’un peu bizarre, hors des clous, et ils vous répondront immédiatement que vous ne rentrez pas dans leurs critères: « C’est trop différent, trop particulier », répètent-ils.

Et même si vous autoéditez votre prose trop différente, trop particulière – même si vous en vendez 7.000 exemplaires via Amazon et y récoltez des centaines de chroniques de M. et Madame Toulemonde vous disant qu’ils ont adoré votre bouquin — essayez juste de convaincre ne serait-ce qu’un seul libraire de grande envergure de le vendre et de le stocker. La dernière fois que j’ai contacté Borders, ils m’ont répondu que tous les livres qu’ils référençaient et vendaient devaient passer par leur bureau de sélection américain et ils m’ont invité à en envoyer un exemplaire à New York pour étude. Je pense qu’ils ont mis la clé sous la porte avant même que mon livre ne puisse toucher leurs bureaux, et je ne peux pas dire que cela m’ait particulièrement attristé.

Un assortiment édulcoré

Les éditeurs et les libraires, pour avoir mal évalué les goûts des consommateurs, et pour stocker uniquement l’assortiment le plus édulcoré possible, sont de plus en plus rapidement en train de se rendre totalement non-pertinents, et les e-books changent complètement la donne, en poussant les choses à un tout autre niveau.

Tandis qu’il y a encore une dizaine d’années, un auteur devait franchir de nombreux obstacles et rechercher l’assentiment, dans cet ordre, a) d’un agent, b) d’un éditeur, c) d’un libraire, dans le simple but de voir son livre accessible au public, les e-books suppriment un à un tous les obstacles de cette censure en chaîne.

Si ils ou elles sont à l’aise avec les ordinateurs (ou suffisamment à l’aise pour payer quelqu’un quelques centaines de livres pour embaucher quelqu’un qui l’est) un auteur peut, de nos jours, publier n’importe quoi et le rendre disponible en quelques jours seulement à des millions de lecteurs potentiels. Et aucun de ces nouveaux opérateurs, ni Amazon, ni Apple, ni bientôt Google Books ne cherche à anticiper les goûts du public. Ils fournissent juste un moyen de distribution, mécanique, de manière totalement transparente et démocratique. Laissons le public décider, disent-ils.

Bien entendu, il faut que les gens aient envie de lire des e-books, et c’est une certaine raideur caractérisée qui définit une partie de l’opinion qui affirme que les gens voudront toujours lire des livres imprimés en dur. Tout comme les gens voudront sûrement encore acheter des 33-tours. Quelqu’un a fait un tour chez Our Price dernièrement ?

La vérité, c’est que peu importe ce que tous ces tenants du « Non » voudraient faire croire aux gens, ces derniers achètent déjà des livres électroniques, et ce par millions. De nombreuses éditions numériques de livres dépassent leurs ventes papier analogiques, à mesure que les gens découvrent les nombreux avantages de lire sur leur téléphone, iPad et autre tablette Kindle : des chapitres gratuits à titre d’essai pour tester un livre avant achat, un choix en théorie illimité, une disponibilité permanente sans prévoir à l’avance. (Votre avion a du retard ? Achetez un livre !), satisfaction immédiate, des prix plus bas. Et, bien sûr, aucun arbre n’a été coupé pour cela.

Et les contrats, pour les écrivains, dépassent tout ce qu’ils pouvaient avoir espéré. Alors que, si par bonheur vous parveniez à convaincre un éditeur de vous publier, le mieux que vous puissiez espérer percevoir était 70 pence par exemplaire vendu. Et là, déjà, auto-éditez-vous avec Apple ou Amazon et ils vous reversent 70 % du prix de vente au numéro. Soixante-dix pourcent ! Aucun coût, aucun intermédiaire. Étourdissant.

Horreur !, malheur ! s’écrient les éditeurs ! Mais qui va filtrer toute cette merde ? Les gens vont pouvoir publier tout et n’importe quoi ?! Eh bien, oui. Même si 90 % de ce qui paraît en autoédition est de la daube, peu importe, car on voit que des principes démocratiques fonctionnent. Les gens téléchargeront les échantillons gratuits des livres et décideront par eux-mêmes, et ce très souvent dès les premières lignes, ce qui est nul et ce qui ne l’est pas. Et une fois que dix personnes ont noté tel ouvrage comme « nul », c’est fini. Fin de partie. Mais pour ceux parmi nous qui ont combattu l’imbécillité crasse de l’industrie de l’édition depuis des années, pour ceux d’entre nous qui sont considérés comme trop gay, ou trop particuliers, ou trop crus, ou trop sombres, ou trop joyeux, ou trop hors-norme pour plaire à qui que ce soit assis dans les bureaux d’un monde qui s’effondre dans cette industrie finissante, ce nouveau modèle économique fournit la plus extraordinaire opportunité d’atteindre notre public, de découvrir si on a un public, sans cette bureaucratie sans visage et qui ne sait dire que « Non désolé, vous ne pouvez pas faire ça. »

Pour les écrivains, le simple fait de pouvoir dire, « Ben en fait, je peux, » c’est merveilleux, putain. Et je suis convaincu que, ce sera merveilleux pour les lecteurs aussi .

> Traduction de Tiphaine Bressin

> Article publié initialement sur Minorites.org sous le titre Les e-books au secours des auteurs

> Illustrations Flickr CC AttributionNoncommercialShare Alike shiftstigmaAttribution teclasorg et PaternitéPas d'utilisation commercialePartage selon les Conditions Initiales adafruit

]]>
http://owni.fr/2011/05/03/ce-qui-va-sauver-les-auteurs-le-book/feed/ 43
Quand Google règnera sur la posthumanité… http://owni.fr/2011/03/19/quand-google-regnera-sur-la-posthumanite/ http://owni.fr/2011/03/19/quand-google-regnera-sur-la-posthumanite/#comments Sat, 19 Mar 2011 16:00:10 +0000 JCFeraud http://owni.fr/?p=50523

Palo Alto, Californie, 2018. Sergey « Brain » est l’empereur d’un monde connecté. Google est partout, anywhere, everywhere, anytime. Il a mis à genoux Microsoft, le géant déchu du logiciel qui a initié la grande révolution numérique. Et aussi Apple, dont feu le PDG Saint Jobs, a eu la naïveté de croire que son œuvre perdurerait par la seule magie du bel objet technologique et du buzz marketing. S’il avait su…Le business ultime n’était pas dans le design et l’ergonomie mais dans les contenus, la connaissance. L’avenir n’était pas dans la création d’un univers fermé, mais dans la numérisation de l’univers… Google a mis KO ses concurrents mais aussi toute l’économie traditionnelle. La Firme règne sur les médias, les télécommunications, les énergies nouvelles, les biotechs.

Des milliards investis dans la techno-médecine, la cybernétique et le génie génétique

Deux milliards d’individus se connectent chaque jour sur ses serveurs. Google est un Dieu de l’information. Il gère des pétabits de données personnelles venues des quatre coins du monde. Dispense l’information comme un fluide vital à une humanité en pleine transformation. Google évangélise. Sa nouvelle religion : la courbe exponentielle du progrès que rien ni personne n’arrêtera. Sa promesse aux fidèles : le salut sur Terre, l’immortalité enfin, ce vieux rêve du pauvre homo sapiens terrorisé par sa fin biologique inéluctable. À coups de milliards de dollars, investis dans la techno-médecine, la cybernétique et le génie génétique, Google est en train de donner naissance à l’homme 2.0, un humain augmenté, sauvé par le mariage avec la machine. Les cures de cellules souches et les nano-robots commencent à réparer en profondeur ce que les liftings et le botox ne faisaient que camoufler grossièrement en surface et de manière trop éphémère. Bientôt le cancer ne sera qu’un mauvais souvenir. Les femmes programment l’ADN de leurs futurs bébés, écartant laideur, tares, maladies, privilégiant la beauté lisse et photoshopée des magazines. La grande sélection a commencé. Google a pris la tête du Projet Transhumaniste.

Google a aussi un projet caché : la Singularité. Une intelligence artificielle « sensible », qui boit comme un vampire tout le savoir de l’humanité pour mieux veiller à sa destinée, prendre en charge son bonheur. Ce projet est soutenu sans réserve par le gouvernement des États-Unis d’Amérique qui domine le monde avec son ennemi économique et géostratégique numéro un, l’empire turbo-capitaliste chinois. La vieille Europe est laminée, appauvrie, exsangue faute d’avoir investi dans la révolution numérique. Le chômage explose, la révolte gronde. La crise grecque du tournant des années 2010 annonçait le début de la fin. Aujourd’hui ses habitants affolés émigrent ou appellent à la révolution bioéthique et technologique contre leurs gouvernements décadents accrochés aux vieilles lunes de la bioéthique, dans l’espoir de rejoindre le camp des vainqueurs. Celui de la prospérité, celui du bonheur éternel, celui de Google.

Serguey a peur, moi aussi

Mais Sergey est inquiet. D’abord son ami Larry, avec qui il a créé Google à la fin du XXe siècle n’est plus là pour voir leur cyber-rêve global se concrétiser. Il a été assassiné par un terroriste bioludite en sortant de sa Tesla Car pour acheter des donuts. Ce taré a expliqué : « Je suis en mission pour tuer l’Antéchrist et sauver l’humanité. » Il y a aussi ces illuminés chrétiens qui s’immolent par le feu. Et leur alliés basanés d’Al-Qaeda, toujours là, qui tentent de faire exploser les fermes de serveurs ultra-sécurisées avec leurs bombes suppositoires quasi-indétectables. Et ce vieux fou pathétique et mourant de Murdoch qui les excite depuis son lit d’hôpital sur Fox News – tout ce qui reste de son empire de médias… Sans parler de Bill Gates, qui est devenu la mère Teresa des pauvres en Afrique , parle de bonté, nique des filles en boubou dans des cases, et consacre le maigre temps qui lui reste à claquer tout son pognon pour sauver la vieille humanité inutile et obsolète qui n’aura pas accès au grand Projet.
Maintenant le moindre expert en IA de seconde zone porte un gilet pare-balles et bénéficie d’une protection rapprochée. C’est la guerre entre l’obscurantisme pré-numérique et et le progrès transhumain… Et Sergey a peur, il est terrorisé à l’idée de mourir avant d’avoir éradiqué en lui le programme de la maladie de Parkinson annoncée par son patrimoine génétique :

Sergey Brain ne voulait pas finir comme Howard Hugues, malade et dément, richissime et parano. Il voulait continuer à vivre. Faire des choses complexes, comme poursuivre le remodelage du monde. Il voulait continuer à façonner l’humanité et vivre comme un chef d’État. Il voulait aussi faire des choses simples comme du trapèze ou baiser sa femme. L’idée de tout perdre le rongeait littéralement (…) Sergei pensait en priorité à sauver sa peau. En bon transhumaniste, il bandait en considérant la courbe exponentielle de la science. Le progrès serait un jour synonyme d’immortalité pour l’espèce humaine…

Coucou, tu veux voir mes circuits intégrés ?

Un techno-thriller qui pose les bonnes questions

Voilà, c’était en résumé le meilleur des Googlemonde, un futur possible très proche, tel qu’il est raconté dans Google Démocratie. Ce formidable roman d’anticipation, qui résonne des dernières avancées technologiques et des grandes inquiétudes éthiques qui leur sont associées, sort cette semaine chez l’éditeur Naïve. Ses auteurs sont David Angevin (qui a notamment signé Dans la peau de Nicolas, la fausse autobiographie de Sarkozy) et Laurent Alexandre, chirurgien urologue et fondateur du site Doctissimo. J’ai pris un vrai pied en le lisant avec un peu d’avance sur vous (le privilège du blogueur). Mais ceci n’est pas un billet sponsorisé ;) Juste une critique coup de cœur. J’ai d’autant plus halluciné en lisant ces quelque 400 pages que j’y ai retrouvé beaucoup de mes propres interrogations sur le pouvoir qui est désormais entre les mains de Google. J’ai suivi l’irrésistible ascension de la Firme en tant que journaliste depuis ses débuts en 1998. En observateur conquis et naïf.
Mais ces dernières années, ces derniers mois j’ai un peu pris peur en prenant conscience que Google était en train non seulement de numériser notre monde, mais aussi notre vivant. J’ai été très inquiet en entendant son (ex) PDG, Eric Schmidt déclarer : “Ce que nous essayons de faire c’est de construire une humanité augmentée, nous construisons des machines pour aider les gens à faire mieux les choses qu’ils n’arrivent pas à faire bien.” J’en ai fait ce billet : “L’homme augmenté selon Google, vers une transhumanité diminuée”. Voilà ce que j’écrivais le 4 octobre dernier :

Google est DÉJÀ un véritable prolongement de nous-mêmes, une extension, un pseudopode numérique de notre cortex. Google est dans votre tête, vous connaît mieux que quiconque à force d’enregistrer vos moindres faits et gestes sur le web. Avez-vous déjà essayé de vivre sans Google ? (…)Vous ne pourrez plus vous passer de Google, sauf à être un homme “diminué”. C’est en tout cas le projet assumé des dirigeants de “La” Firme. Sergey Brin, le fondateur de Google, a récemment dit qu’il voulait faire de sa création “le troisième hémisphère de notre cerveau”

À croire que les auteurs de Google Démocratie ont aussi lu mon blog en se documentant ;) Mais comme Sergey Brain, je dois être salement mégalo haw haw :D

Je suis un être humain, pas un transhumain

On peut aussi lire Google Démocratie comme une nouvelle resucée du “Big Brother” d’Orwell ou du Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley. Mes saines lectures de jeunesse. Mais c’est assumé par les auteurs. Et leur livre vaut bien mieux que cela. Ce techno-thriller cyberpunk est non seulement plaisant à lire, mais il pose vraiment les bonnes questions. Perso, les transhumanistes et leur trip de sélection aryenne à la Mengele me font sacrément flipper. Surtout quand leur message raisonne de manière irraisonnée dans le projet de s dirigeants de la Firme la plus puissante du monde. Je dois être vieux, old school, mais je n’ai pas peur de mourir : « Je suis un humain, pas un post-humain, ni un transhumain. Je fume (un peu), je bois (un peu), je vis, j’aime, trop vite, trop fort comme beaucoup d’entre nous. Life is good. Mais comme vous, je vais mourir un jour et Google n’y pourra rien… » (je m’autocite encore ;) Et quand je lis en préface de Google Démocratie ces mots attribués à un employé de Google…

Nous ne scannons pas tous les livres de la planète pour qu’ils soient lus par des hommes. Nous scannons ces livres pour qu’ils soient lus par une intelligence artificielle.

… j’y crois, je suis fasciné et quelque part techno-enthousiaste je vous le confesse…mais je suis aussi pris de vertige. Forcément. Et je pense à Michel Serres pour qui « un nouvel humain est né » : le philosophe « voudrait avoir dix-huit ans puisque tout est à refaire, tout reste à inventer. » Il vient de signer un texte magnifique d’optimisme dans Le Monde pour nous dire d’avoir confiance en l’homme, avec le progrès. Mais je pense aussi à Michel Houellebecq qui annonce l’obsolescence de l’humanité dans tous les sens du terme. Et aussi à une autre voix, celle du philosophe slovène Slavoj Zizeck qui annonce « la fin des temps » dans son dernier essai. Ecoutez-le ici sur France Culture : il pense que le capitalisme a atteint son stade ultime et pousse désormais l’humanité à sa perte. À moins que l’on ne soit déjà entré avec Google et quelques autres dans la post-humanité, dans la singularité, un nouvel empire machine construit pour bien plus de mille ans…

Google Démocratie, par Laurent Alexandre et David Angevin (399 pages, 21 euros, parution le 9 mars chez Naïve)

P.S : vous n’y croyez pas ? Les propagandistes du culte transhumaniste, dont on retrouve l’origine-source ici sur le site de la Singularity University [en] ou là avec le Manifeste des Extropiens de Max Moore, sont déjà à l’œuvre. Par exemple dans le dernier clip de Lady Gaga comme nous l’expliquent nos amis blogueurs et complotistes ;) des Agents Sans Secret. Jugez-en plutôt par vous même en vous concentrant sur l’intro :

Cliquer ici pour voir la vidéo.


Billet initialement publié sur Mon écran radar

Images CC Flickr Sasha Nilov et FORSAKENG

]]>
http://owni.fr/2011/03/19/quand-google-regnera-sur-la-posthumanite/feed/ 37
Livre numérique: quand les auteurs s’en mêlent http://owni.fr/2011/03/18/livre-numerique-quand-les-auteurs-sen-melent/ http://owni.fr/2011/03/18/livre-numerique-quand-les-auteurs-sen-melent/#comments Fri, 18 Mar 2011 13:15:40 +0000 Claire Berthelemy http://owni.fr/?p=52076

En octobre 2007, le Kindle d’Amazon sort. Deux ans plus tard, il est commercialisé dans plus de cent pays. Depuis d’autres tablettes sont nées et la révolution numérique en littérature est en cours, opposant numérique et papier.

Premiers concernés, les éditeurs, qui se sentent menacés. Mais un tout autre bras de fer s’est peu à peu engagé: celui entre des écrivains lésés et des éditeurs qui profitent d’un pourcentage de rémunération qui reste le même quelque soit le format, alors que les coûts de production sont plus faibles quand il s’agit de numérique.

Il ne s’agit pas d’une guerre de principe. Plutôt d’une vision d’un avenir encore incertain: les quelques 3% de vente de livres numériques représentent pour le moment une petite partie du marché. Reste que les auteurs se demandent, tout comme les éditeurs, de quoi demain sera fait. L’économie du livre va sans nul doute devoir s’adapter à la consommation et aux technologies émergentes. Si le volume du livre papier diminue et que celui du livre numérique augmente, les auteurs, qui signent la plupart du temps leurs contrats à vie, ont tout intérêt à s’occuper dès maintenant de leur rémunération et de leurs droits d’auteur.

Les 10% du prix de vente hors taxe que perçoivent en moyenne les auteurs français sur les versions papiers sont certes justifiables par les éditeurs, mais le même pourcentage semble très faible sur le numérique. En effet, la rémunération de l’auteur basée sur le livre papier se justifie par les coûts d’impression, de stockage et de manutention, inhérents à la publication d’un roman papier. Et l’éditeur touche en moyenne 20 % en fin de chaîne. Or, le livre numérique n’a pas de coûts de stockage ni d’impression. Pour le numérique, les seuls coûts sont le DRM ajouté pour éviter le piratage et l’hébergement des livres sur des librairies virtuelles. Il reste donc un peu moins de 90 % du prix du livre pour l’éditeur.

Eric Pessan, romancier, auteur de pièces de théâtre et collaborateur de remue.net, explique que la réponse de Gallimard et Flammarion à Google Books et Amazon sur le site Feedbooks ne peut pas tenir: les éditeurs français vendent en effet les œuvres au même tarif quelque soit le format. Pour lui:

Les 10% en moyenne pour les parutions papiers appliquées aux ventes numériques sont totalement ridicules : le travail d’édition est déjà fait, il suffit juste de reprendre le fichier, de le verrouiller et de le mettre en ligne. La rémunération faible de l’auteur ne se justifie plus.

Pour le moment, ce prix unique laisse la possibilité aux librairies “physiques” de rester en vie: les acheteurs ne sont de fait pas incités à préférer le format numérique. Alors pour se protéger des éventuels abus des éditeurs, la plupart des auteurs se défendent en solitaire et ajoutent des nuances à leur contrat.

Faire valoir ses droits: navigation en solitaire

La plupart sont amenés à négocier la clause numérique de leur contrat. Au cas par cas. L’an dernier, au cours du Salon du Livre de Paris, les auteurs de BD ont créé un syndicat et ainsi tenté d’anticiper les effets du numérique sur leur métier: ils demandaient une revalorisation de leurs droits d’auteurs et ont obtenu un peu plus de 30%.

Pour un premier roman, la marge de manœuvre est souvent très faible. Malgré tout Natacha Boussaa, primo-romancière de la rentrée 2010 avec Il vous faudra nous tuer, a eu la quasi audace de signer son contrat sur 5 ans et de demander une augmentation de son pourcentage de droits d’auteur à la vente numérique.

Pour la jeune Alma Brami (trois romans à son actif dont Ils l’ont laissée là), le rapport avec l’éditeur est primordial.

je lui fais confiance et il a un respect du livre qui me correspond beaucoup, de fait je n’irai pas voir s’ils pratiquent les mêmes pourcentages de rémunération à la vente que pour les tirages papiers.

Certains auteurs ne s’attardent pas forcément sur leurs droits numériques, trop contents de signer chez un éditeur. En particulier lorsqu’ils sont publiés pour la première fois. Mais selon les maisons d’édition, les contrats divergent. “Chez Héloïse d’Ormesson par exemple, il n’y a pas d’avenant au numérique et avec Gilles [Cohen Solal] ou Héloïse [d’Ormesson], les contrats fonctionnent sur le principe de “une bonne affaire est une affaire qui sert les deux parties” ” explique l’écrivain Harold Cobert.

Personne ne semble être sur la même longueur d’onde. C’est pourquoi Stéphanie Hochet, auteure de sept romans dont La distribution des lumières, exprime la nécessité pour les auteurs de se grouper en collectif pour obtenir une revalorisation de leurs droits : “C’est une question qui nous préoccupe, nous en parlons avec d’autres auteurs et des membres de la Société des Gens de Lettres”.

Récemment s’est formé le Collectif du 4 février. Fédéré par les auteurs d’une tribune dans Le Monde du 2 décembre 2010, il dénonce les abus des éditeurs en terme de pourcentage consenti aux auteurs lors de la vente numérique. Aux États-Unis, le pourcentage de vente est également sujet à débat : Random House a vu les héritiers de William Styron quitter la maison pour un éditeur web qui leur proposait 50% sur les ventes numériques.

À ceux qui voient le livre numérique comme une concurrence au livre papier, Eric Pessan répond que le vrai débat se pose d’un point de vue économique. Pour autant, même si aucun des auteurs interrogés ne possède d’Ipad ou autre liseuse, pas un seul d’entre eux n’écrit encore à la main ni ne considère le livre papier et le livre numérique comme antinomiques. Au contraire certains pensent que les deux formes peuvent coexister pacifiquement.

Attachés aux livres, numériques ou pas

Harold Cobert explique:

le livre papier, ce sera peut-être le vinyle de la littérature.  Les deux vont effectivement se compléter. Le livre papier étant très sacralisé, ça va juste étendre la sphère du livre. Des non-lecteurs deviendront peut-être des lecteurs numériques, qui sait ?

Pas de mort du livre programmée, non seulement ils se complètent mais en plus leurs utilisations sont totalement différentes : “D’une part les deux existences sont compatibles mais surtout c’est une bonne chose qu’ils existent en même temps. On ne les utilise pas de la même façon !” rassure Stéphanie Hochet.

Façons différentes de l’utiliser ou extension du lectorat, il n’existe pas d’opposition réelle entre papier et numérique. Le livre selon Eric Pessan aurait simplement une troisième vie “entre la version brochée, celle en poche et celle numérique, si le livre est bien référencé, les possibilités de le trouver s’élargissent. Et même en tant qu’auteur, le livre numérique m’amène sur des territoires où je ne serais pas allé avec le romanesque papier”.

Les territoires en question pourraient très bien concerner la BD augmentée, une expérience de lecture partagée depuis un lecteur e-books ou encore l’émergence de fictions à partir des réseaux sociaux.


Photos, Elliot Lepers pour Owni
Illustrations CC Flickr Bob August

> Vous pouvez retrouver tous les articles de la Une : De la datalittérature dans le 9-3, Le papier contre le numérique et Ce qu’Internet a changé dans le travail (et la vie) des écrivains

]]>
http://owni.fr/2011/03/18/livre-numerique-quand-les-auteurs-sen-melent/feed/ 34
Le papier contre le numérique http://owni.fr/2011/03/18/le-papier-contre-le-numerique/ http://owni.fr/2011/03/18/le-papier-contre-le-numerique/#comments Fri, 18 Mar 2011 12:11:12 +0000 Hubert Guillaud http://owni.fr/?p=51668 Nouveau support, nouvelle culture

Lit-on de la même manière sur le support papier que sur le support électronique ? Le débat commence à être ancien : on pourrait le faire remonter aux critiques de Socrate à l’encontre de l’écriture à une époque où la transmission du savoir se faisait uniquement de manière orale. La question se pose également en terme de conflit depuis la naissance de l’hypertexte, comme l’évoquait Christian Vandendorpe. Un peu comme si deux mondes s’affrontaient : les anciens et les modernes. Ceux pour qui le papier est un support indépassable et ceux pour qui le changement, la bascule de nos connaissances vers l’électronique, à terme, sont inévitables.

Il n’est pas sûr que ce texte parvienne à réconcilier les tenants de chaque position. À tout le moins, espérons qu’il réponde à quelques interrogations. Notre attention, notre concentration, notre mémorisation sont-elles transformées par le changement de support ? Sommes-nous aussi attentifs quand nous lisons sur écran que lorsque nous lisons sur du papier ? Le média, par ses caractéristiques propres, altère-t-il notre rapport à la connaissance ?

« Google nous rend-il stupide ? »

« À chaque fois qu’apparaît un nouveau média, une nouvelle façon de distribuer le savoir et l’information, il se trouve quelqu’un pour crier à l’abêtissement des masses », attaque Luc Debraine dans Le Temps. Cet été (billet publié initialement début 2009, ndlr), c’est le toujours critique Nicholas Carr qui a crié au loup. Selon lui, l’internet dénature notre capacité de concentration, explique-t-il dans « Est-ce que Google nous rend stupide ? » [en], en évoquant le fait qu’il n’arrive plus à lire plusieurs pages d’un livre avec toute son attention.

Ces dernières années, j’ai eu la désagréable impression que quelqu’un, ou quelque chose, bricolait mon cerveau, en reconnectait les circuits neuronaux, reprogrammait ma mémoire. Mon esprit ne disparaît pas, je n’irai pas jusque-là, mais il est en train de changer. Je ne pense plus de la même façon qu’avant. C’est quand je lis que ça devient le plus flagrant. Auparavant, me plonger dans un livre ou dans un long article ne me posait aucun problème. Mon esprit était happé par la narration ou par la construction de l’argumentation, et je passais des heures à me laisser porter par de longs morceaux de prose. Ce n’est plus que rarement le cas.

Désormais, ma concentration commence à s’effilocher au bout de deux ou trois pages. Je m’agite, je perds le fil, je cherche autre chose à faire. J’ai l’impression d’être toujours en train de forcer mon cerveau rétif à revenir au texte. La lecture profonde, qui était auparavant naturelle, est devenue une épreuve […] Comme le théoricien des média Marshall McLuhan le faisait remarquer dans les années 60, les média ne sont pas uniquement un canal passif d’information. Ils fournissent les bases de la réflexion, mais ils modèlent également le processus de la pensée. Et il semble que le Net érode ma capacité de concentration et de réflexion. Mon esprit attend désormais les informations de la façon dont le Net les distribue : comme un flux de particules s’écoulant rapidement. Auparavant, j’étais un plongeur dans une mer de mots. Désormais, je fends la surface comme un pilote de jet-ski.

Bien évidemment, cet article a déclenché un tombereau de réactions, dont les plus intéressantes ont été recensées par le magazine The Edge et le blog de l’Encyclopædia Britannica. La plupart des commentateurs de Nicholas Carr semblent d’accord sur un point : l’électronique transforme la manière dont on lit, mais est-ce nécessairement dans le mauvais sens ?

Nos références culturelles changent

Le flot qui nous noie est, bien sûr, le flux d’information, une métaphore si courante que nous avons cessé de l’interroger. [...] Cette métaphore est-elle une conséquence de l’avancée des technologies de la communication ? La marque de la puissance des médias ? Est-elle générée par notre faiblesse à recevoir l’information ? Toutes ces tendances sont réelles, mais je crois qu’elles n’en sont pas la cause. Elles sont les symptômes de situations difficiles. La rapidité de la communication, la puissance des médias et la superficialité de nos écrémages sont toutes les produits de notre insatiable besoin d’information. Nous ne voulons pas seulement plus, nous avons besoin de plus.

À en croire l’inventeur Daniel Hillis, ce n’est pas Google qui nous rend stupide. Selon lui, si nous avons besoin de plus d’information, c’est parce que la technologie a détruit l’isolement dans lequel nous affrontions le monde, mais aussi parce que ce monde est devenu plus compliqué et que les ressources pour le décrire ont explosé.

« Nous avons besoin d’en savoir plus parce que nous avons à prendre plus de décisions : nous devons choisir notre propre religion, notre propre service de communication, notre propre service de santé. » Nous avons besoin d’en savoir plus pour être mieux connecté à notre environnement et mieux le comprendre. Notre monde nous demande d’être plus intelligent même si, pour cela, il faut sacrifier la « profondeur » de notre connaissance – pour autant que livre donne plus de profondeur à la connaissance que le web, ce que beaucoup avancent mais que nul ne prouve.

L’historien George Dyson pense que nous sommes face à un risque : nous perdons peut-être des moyens de penser, mais nous les remplaçons par quelque chose de neuf. Le fait que nous ne sachions plus aiguiser un couteau de chasse ou construire un carburateur l’inquiète plus que le fait qu’il y ait des gens qui ne lisent pas de livres.
« L’iPod et les MP3 ont entériné le déclin des albums et la montée des playlists, mais davantage de gens écoutent davantage de musique, et ça c’est bien. »

À en croire les enquêtes sur les pratiques culturelles, le nombre de livres lus en moyenne diminuerait, mais force est de constater que si la culture livresque recule, notre capacité de lecture et d’écriture explose à mesure que nous utilisons toujours un peu plus les outils informatiques. Notre univers quotidien ne cesse de se peupler de lectures, toujours plus multiples et variées : celles de nos mails, de nos blogs, de nos tweets, de nos jeux qui s’ajoutent à celles de nos livres, de nos journaux ou de nos courriers ou viennent les remplacer.

Le web : un nouveau rapport à la culture

Pour le consultant Clay Shirky [en], auteur d’un livre sur la puissance de l’auto-organisation, l’anxiété de Nicholas Carr ne traduit pas l’évolution de la pensée ou de la lecture, mais marque l’horizon d’un changement de culture. Si nous lisons plus qu’avant, comme le dit d’ailleurs Nicholas Carr, ce n’est plus de la même façon. Après avoir perdu sa centralité, le monde littéraire perd maintenant sa mainmise sur la culture. « La crainte n’est pas que les gens cessent de lire Guerre et Paix […] mais qu’ils cessent de faire une génuflexion à l’idée de lire Guerre et Paix. »

Daniel Hillis rappelle qu’il aime les livres, mais que ce respect est plus pour les idées que pour le format. Il soutient que Shirky a raison de dénoncer le culte de la littérature. Depuis longtemps, les livres sont les premiers vecteurs des idées, tant et si bien que nous les avons associés aux idées qu’ils contiennent. Leur nostalgie vient de ce que nous avons pris l’habitude de les considérer comme le meilleur véhicule de la pensée ou des histoires. Mais est-ce encore exact ? Certains films nous bouleversent plus que certains livres et certains documentaires savent nous apprendre et nous faire réfléchir autant que certains livres :

J’ai aimé Guerre et Paix, mais la série télévisée The Wire m’a apporté plus encore. Et pourquoi serait-ce surprenant ? Plus une série télévisée est élaborée, et plus nous passons de temps à la consommer. Si une série et un roman sont réalisés au même niveau d’exigence, avec un soin, des compétences et une perspicacité équivalentes, nous pourrions alors en attendre un peu moins des livres.
Même si la littérature perd sa primauté dans la façon dont nous nous racontons des histoires, nous devons nous rappeler que le livre reste le meilleur moyen pour véhiculer une idée complexe. Mais le format d’un livre est-il adapté à la façon dont on pense ? J’en doute. Il est parfois exact que la longueur et le rythme d’un livre sont parfaitement adaptés à certaines argumentations, mais quand cela arrive, ce n’est qu’une heureuse coïncidence […] La lecture est un acte non naturel, quelque chose que nous avons appris pour faire passer nos idées dans le temps et l’espace. Les chercheurs de savoirs gravitent naturellement vers les sources les plus riches et les plus utiles. Ils gravitent donc de plus en plus loin des livres […] Je pense, comme Georges Dyson, que les livres savants sont des curiosités qui seront bientôt reléguées dans la profondeur obscure des monastères et des moteurs de recherche. Cela me rend un peu triste et nostalgique, mais ma tristesse est tempérée par l’assurance que ce n’est pas le dernier ni le premier changement de format dans la manière dont nous accumulons notre sagesse.

Le choc des cultures

Plus qu’un changement de support, le passage du papier à l’électronique marque un changement de culture. Nous passons de la culture de l’imprimé à la culture du web et de l’hypertexte, et ce changement a de nombreuses implications concrètes jusque dans la forme de nos écrits et dans la manière dont nous construisons nos raisonnements. Internet modifie nos références culturelles, comme souligne Frank Beau dans Cultures d’univers en signalant combien l’univers du jeu devenait la source d’une nouvelle culture.

Plus encore, l’internet modifie les racines où puise notre culture, sans que cela signifie nécessairement que l’une est meilleure que l’autre. Ce glissement culturel se fait dans la douleur. Mais les signes sont clairs : partout le numérique remplace le matériel. La page web est en train de remplacer la page de papier. On peut le regretter, le déplorer, mais force est de constater que les deux cultures ont tendance à s’opposer toujours plus.

D’un côté, on déplore la « vicariance » des écrans, comme dans Le Tube, reportage qui décrit le déclenchement constant d’un réflexe d’orientation provocant un état quasi hypnotique dans lequel l’écran nous absorbe et court-circuite en partie notre raison. On présente ainsi les adeptes des écrans comme les victimes consentantes d’une manipulation médiatique (voire neurologique).

De l’autre, on finit par déprécier l’écrit-papier comme le symbole de la culture des générations finissantes. En effet, en réaction à la façon dont certains nient toute valeur à cette culture naissante, d’autres déprécient la culture de l’écrit, symbole de la culture transmise. Chez les adolescents, rappelle la sociologue Dominique Pasquier, spécialiste de la culture et des médias, les produits de la culture légitime ne permettent plus de se classer par rapport à ses pairs. Tant et si bien que tout ce qui est associé à la culture scolaire, à commencer par le livre, subit une forte dépréciation chez ces adolescents qui lui préfèrent la culture des mass media et celle transmise par les technologies de l’information et de la communication.

« Nous sommes ce que nous lisons », rappelait avec intelligence Alberto Manguel dans Une histoire de la lecture. Il est certain que si nous ne lisons plus les mêmes textes, plus avec les mêmes outils et plus dans les mêmes conditions, nous ne serons peut-être plus les mêmes hommes. Mais n’est-ce pas un peu le cas à chaque génération – qui se définit par le contexte qui la façonne mais aussi par ses référents culturels et les technologies avec lesquels elle consomme les contenus culturels qui sont les siens, comme l’expliquent les études générationnelles de Bernard Préel [PDF] ?

Lequel nous rend plus intelligent ?

Après avoir constaté combien la question déclenchait des débats passionnés entre ceux qui viennent de la culture du livre et ceux qui vivent avec la culture du web, il est temps de mesurer l’impact des différences de support, et notamment de nous demander vraiment si l’un des deux supports est capable de nous rendre plus intelligents.

Le calme est bon pour l’esprit

La psychologue et neurologue Maryanne Wolf dirige le Centre de recherche pour la lecture et le langage de la Tufts University. Dans Proust and the squid (Proust et le Calmar, en référence à la façon dont ces animaux développent leurs réseaux de neurones) elle explique comment l’espèce humaine a appris à lire et comment la lecture transforme nos fonctions cérébrales de l’enfance à l’âge adulte.

« L’acte de lecture n’est pas naturel », rappelle-t-elle, il a eu une influence sur l’évolution de nos circuits neuronaux et certaines zones du cerveau se sont spécialisées dans la reconnaissance de caractères et dans la lecture : la lecture est une invention culturelle récemment acquise. « L’efficacité que nous avons développée grâce à la lecture nous a permis d’avoir plus de temps pour réfléchir », explique-t-elle, en observant, via l’imagerie cérébrale, comment les enfants apprennent à maîtriser de mieux en mieux la lecture. Wolf se réfère à Sur la lecture [PDF] de Marcel Proust. Il y définit la lecture comme l’intervention qui, tout en venant d’un autre, se produit au fond de nous-mêmes, c’est-à-dire l’impulsion d’un autre esprit sur notre solitude. La lecture nous rend plus intelligents car elle laisse notre cerveau seul avec lui-même, le laissant penser sans être dérangé, contrairement à ce qui arrive lors d’une conversation par exemple.

Caleb Crain, dans le long dossier « Twilight of the books » qu’il livre au New Yorker, signale une très intéressante étude pour mesurer la différence entre une lecture attentive et silencieuse et une lecture troublée par un commentaire audio. Les résultats de cette étude montrent que ceux qui lisent silencieusement une présentation PowerPoint la trouvent généralement plus intéressante que ceux qui doivent lire cette même présentation avec le commentaire audio de l’intervenant. Une autre étude britannique a montré pour sa part que ceux qui lisent en silence ont tendance à mieux se souvenir de ce qu’ils lisent que ceux qui regardent un écran. Les cobayes qui lisent les transcrits d’informations, de publicités, de programmes politiques ou d’émissions scientifiques en ont une meilleure mémoire que ceux qui n’ont fait que les regarder à la télévision.

Reste que ces exemples ne permettent pas de différencier l’impact du support sur la lecture. On peut lire (ou écrire) d’une manière calme, sans aucune perturbation extérieure, depuis un clavier et un écran d’ordinateur. Il suffit de se donner quelques règles pour lire ou écrire à l’ère de la distraction permanente, comme le dit Cory Doctorow.
Nonobstant, Maryanne Wolf se montre plutôt inquiète pour l’avenir de la lecture. Selon elle, la façon dont nous lisons change profondément sur le web, instantané et surchargé d’informations : à l’écran, nous ne lisons pas, nous écrémons ! C’est aussi ce qu’affirme le gourou [en] de l’ « utilisabilité » Jakob Nielsen, selon lequel le faible temps que nous passons sur la plupart des sites que nous parcourons ne permet pas de les lire en profondeur. Les chercheurs du Centre for Information Behaviour and the Evaluation of Research[en] (CIBER) de l’University College de Londres font ce même constat en observant les usages de livres au format électronique sur les postes d’accès d’une bibliothèque universitaire [en, PDF].

L’étude Superbook [en], qui a donné naissance à un Observatoire national des usages des livres électroniques en milieu académique, montre ainsi que les lecteurs de livres électroniques ont tendance à y piocher des passages plutôt que d’en lire l’intégralité. Moins d’un quart de la poignée d’usagers observés aurait lu un chapitre ou plus dans les livres électroniques qu’ils ont consultés. Reste que l’étude ne compare pas les pratiques papier aux pratiques électroniques. Or, certains usages savants reposent également sur le feuilletage rapide de livres pour y trouver des références. Oui, le livre au format électronique facilite le picorage d’information. Son plus grand atout est justement de nous permettre d’aller plus rapidement aux mots clefs qui nous intéressent. Peut-on le lui reprocher ? Ne pas tout lire d’un livre signifie-t-il ne pas l’avoir lu ?

Pour Maryanne Wolf, la lecture nous a fait le « don du temps », c’est-à-dire des instants où nos pensées peuvent aller au-delà des mots écrits sur la page pour atteindre de nouveaux niveaux de compréhension. La lecture ne consiste pas seulement à absorber l’information et trouver des réponses toutes prêtes : elle est « pensée en action ». Comme le dit Proust, à nouveau, à propos des livres :

Nous sentons très bien que notre sagesse commence où celle de l’auteur finit, et nous voudrions qu’il nous donnât des réponses, quand tout ce qu’il peut faire est de nous donner des désirs. Et ces désirs, il ne peut les éveiller en nous qu’en nous faisant contempler la beauté suprême à laquelle le dernier effort de son art lui a permis d’atteindre. Mais par une loi singulière et d’ailleurs providentielle de l’optique des esprits (loi qui signifie peut-être que nous ne pouvons recevoir la vérité de personne, et que nous devons la créer nous-mêmes), ce qui est le terme de leur sagesse ne nous apparaît que comme le commencement de la nôtre, de sorte que c’est au moment où ils nous ont dit tout ce qu’ils pouvaient nous dire qu’ils font naître en nous le sentiment qu’ils ne nous ont encore rien dit.

Pour Maryanne Wolf, le web risque de nous faire perdre la « dimension associative » de la lecture qui nous permet d’entrevoir de nouveaux horizons intellectuels. Mais la dimension associative de la lecture, qui permet de passer d’une pensée, d’un argument à l’autre, n’est-elle pas encore plus facile à l’heure de l’hypertexte, où un simple lien est capable de vous emmener au cœur d’une association ?

La technologie n’est pas responsable de l’idiotie commune

Si le web ne nous rend pas plus intelligents que le papier, peut-être nous rend-il plus bête ? Ce n’est pas l’avis non plus de David Wolman [en]. Selon lui, il faut « rebooter » la critique des opposants à l’internet : l’internet ne nous a pas conduits dans un nouvel âge noir, au contraire !

Et de rapprocher la critique de Nicholas Carr avec celle d’autres Cassandre comme l’écrivain Lee Siegel qui, dans Against the machine : being human in the age of the electronic mob, suggère que le web nous rend narcissiques ; Maggie Jackson dans Distracted : the erosion of attention and the coming dark age éreinte notre capacité à être « multitâches » ; Mark Bauerlein et sa dumbest generation, c’est-à-dire génération la plus bête, s’en prend à la culture jeune.

Certes, explique Wolman, le web nous donne un remarquable accès à toutes les idées les plus stupides en les amplifiant bien souvent. Mais c’est ne pas voir que l’idiotie a toujours existé, quel que soit le support qui la véhicule. « La pensée antirationnelle a gagné une respectabilité sociale aux États-Unis lors des cinquante dernières années », note Susan Jacoby dans The Age of American Unreason. Elle a montré sa résistance à la vaste expansion de la connaissance scientifique qui caractérise la même période. » Mais l’irrationalisme de nos sociétés n’est pas la faute de la technologie. Au contraire : « l’explosion de la connaissance représentée par l’internet et encouragée par toutes sortes de technologies numériques nous a rendus plus productifs et nous a offert l’opportunité de devenir plus intelligents, et non plus bêtes ».

Le web : plus stimulant que le papier !

Le spécialiste de la réalité virtuelle Jaron Lanier est plus critique encore. Le changement technologique serait-il un processus autonome qui dirait que nous prenons une direction indépendamment de ce que nous voulons ? Certaines technologies peuvent effectivement nous rendre stupides (les casinos, les tabloïds, la cocaïne, cite-t-il) et il y a des technologies numériques qui renforcent les aspects les moins brillants de la nature humaine. « Mais est-ce pour autant que nous n’avons que le choix d’être pour ou contre ? » [en].

Pour Kevin Kelly, l’ancien rédacteur en chef de Wired, l’océan de courts textes que le web a généré est dû au fait que nous avons un nouveau véhicule et un nouveau marché pour les échanger. Nous n’arrivions pas, jusque-là, à produire des textes courts qui soient échangeables et utiles. Contrairement à Nicholas Carr, Kelly n’a pas de doute [en] : le web nous rend plus intelligents. Laissons Google nous rendre plus intelligents, explique-t-il en détail sur son blog.

Les chercheurs semblent d’ailleurs vouloir lui donner raison : en effet, selon des neuroscientifiques de l’université de Californie [en], la stimulation cérébrale générée par la consultation de l’internet est plus forte que celle générée par la lecture traditionnelle. Selon les chercheurs du Centre de recherche sur la mémoire et l’âge, la lecture et la recherche sur le web utilisent le même langage, le même mode de lecture et de mémorisation et stimulent les mêmes centres d’activité du cerveau que la lecture sur papier. Mais la recherche sur l’internet stimule également des secteurs liés à la prise de décision et au raisonnement complexe.

Il est évident que l’internet nécessite de prendre sans arrêt des décisions, ce qui n’est pas le cas d’une lecture classique, qui ne nécessite pas de choix constants ou complexes. Le fait que la lecture sur le net soit plus stimulante pour le cerveau (parce qu’elle mobilise de la concentration pour activer les liens et nécessite une interaction active) est finalement assez logique. Il est possible qu’elle favorise également la mémorisation, puisque celle-ci réussit mieux quand le récepteur est actif plutôt que passif ; mais rien ne dit que cette « surstimulation » facilite la compréhension ou l’assimilation des informations parcourues, ou qu’elle favorise la dimension associative censée nous amener à de nouveaux niveaux de conscience.

Par sa « complexité », son hypertextualité qui requiert de faire des choix constants, la lecture sur l’internet stimule plus certaines zones de notre cerveau que l’austère page blanche d’un livre. Cela ne tranche pas le débat, mais cela le scinde un peu plus en deux : entre ceux qui y voient un danger qui risque de transformer la manière dont notre cerveau raisonne et assimile l’information, et ceux qui y voient une preuve de la supériorité du net qui ouvre de nouvelles perspectives dans ses façons d’impliquer le lecteur dans la lecture.

Gary Small [en], directeur de ce centre, a d’ailleurs publié depuis un livre intitulé iBrain : Surviving the Technological Alteration of the Modern Mind . Mais celui-ci, selon de nombreux commentateurs, est plutôt une charge à l’encontre des nouvelles technologies ; considerées essentiellement sous l’angle de l’addiction. Comme on l’a vu avec Maryanne Wolf, les neuroscientifiques peuvent eux-aussi faire passer leurs intimes convictions pour des arguments scientifiques. Elle révèle surtout combien cette génération issue du livre est mal à l’aise avec les nouveaux outils technologiques pour ne voir dans l’internet que ses défauts potentiels.

On comprendra qu’il est difficile de savoir qui du papier ou de l’électronique nous rend plus intelligent, comme le concluait Thomas Clabun dans son article [en] « Is Google Making Us Smarter ? » : « il faudra du temps avant que nous sachions s’il faut pleurer nos anciennes façons d’apprendre ou célébrer les nouvelles » . En attendant, on conclura sur le constat que les deux supports stimulent différemment notre intelligence, certainement aussi parce que nos chercheurs ont encore bien du mal à définir ce qu’est l’intelligence ou plutôt ce que sont les différentes formes d’intelligence.

Vers de nouvelles manières de lire

Comme le résume bien le philosophe Larry Sanger [en] – en réponse à l’inquiétude de Nicholas Carr se plaignant d’être devenu incapable de lire des documents longs à force de parcourir des formes courtes sur le web – si nous ne sommes plus capables de lire des livres, ce n’est pas à cause d’un déterminisme technologique, mais uniquement à cause d’un manque de volonté personnelle. La question est alors de savoir : le média a-t-il un impact sur notre capacité de concentration ?

Quel est l’impact du média sur notre capacité de concentration ?

Pour l’écrivain Jeremy Hatch [en] qui raconte à Kevin Kelly comment il a lu les Confessions de Thomas De Quincey ou les mémoires de Tolstoï sur son PDA [en] il en est ainsi :

Notre capacité à nous concentrer sur un long texte ne dépend pas du média qui le délivre, mais de notre discipline personnelle et de l’objectif que nous avons quand nous lisons. Si vous vous asseyez pour lire Guerre et Paix dans le but de vous faire plaisir, que vous ayez du papier ou du plastique entre vos mains, vous vous attendez à être attentifs à votre lecture pendant des heures entières, peut-être un jour complet. Quand vous vous asseyez pour lire vos fils RSS, vous focalisez votre attention sur de courtes rafales, cinq minutes là, vingt ici, peut-être une heure sur un long article qui va particulièrement vous intéresser.

À en croire mon expérience, il suffit de le vouloir pour ignorer les distractions qu’offre le web, et le web permet aussi de faire des recherches profondes ou contemplatives à un degré qui s’étend bien au-delà des amas de livres des bibliothèques publiques. Il y a des inconvénients à chaque époque, mais je ne pense pas que les inconvénients de la nôtre se concrétisent par la disparition de la pensée profonde et de la méditation, ou du bonheur de se perdre dans de très bonnes œuvres littéraires. Les gens continueront d’avoir besoin de toutes ces choses, à la fois pour le travail et le développement personnel, ce besoin ne restera pas négligé très longtemps.

« L’expérience de Jeremy est plutôt proche de la mienne », poursuit Kevin Kelly :

Je pense que l’espace de la littérature est orthogonal au cyberspace et à l’espace de la lecture. Vous pouvez vous plonger dans un livre en ligne aussi bien que dans un livre papier, et vous pouvez passer d’une idée à l’autre sur le papier aussi bien qu’avec un livre au format électronique. Il est vrai que le média est lui-même un message (comme l’expliquait Mac Luhan), mais nous habitons maintenant un Intermedia, le média des médias, où chaque média coule dans un autre, ce qui rend difficile de tracer des frontières entre eux. Le livre est à la fois dans le cyberspace et dans l’espace de la littérature. Qu’il soit plus grand ou plus petit que nous le pensons, il est certain que nous sommes en train de le redéfinir.

D’un point de vue neuroscientifique, explique le professeur Laurent Cohen de l’Unité de neuro-imagerie cognitive de l’Inserm [en], auteur de L’homme thermomètre et de Pourquoi les chimpanzés ne parlent pas , « le support ne crée pas beaucoup de différences au niveau visuel ». Techniquement parlant, c’est-à-dire du point de vue des capacités de lecture, l’écran ou le papier ne changent rien au processus de la lecture, si l’on prend le même texte proposé d’une manière brute sur l’un ou l’autre support. Les caractéristiques physiques du livre génèrent certaines habitudes de lecture, mais rien que l’évolution des supports ne puisse demain faire évoluer, nous confie le collègue du professeur Stanislas Dehaene, l’auteur de Neurones de la lecture.

Bien sûr, l’écran de nos ordinateurs a tendance à générer des « distractions exogènes » qui demandent un effort cognitif plus important pour rester focalisé sur un sujet ou un texte. Toutefois ce n’est pas le support en tant que tel qui est en cause, mais bien les distractions qu’il génère. Ce n’est pas lire à l’écran qui nous perturbe : c’est lire connecté, lire en réseau.

C’est le réseau qui nous distrait !

L’écrivain de science-fiction Cory Doctorow [en], pourtant blogueur prolixe [en] sur l’un des blogs américains les plus lus, BoingBoing [en], l’a bien compris, quand il donne ses conseils pour écrire à l’ère de la connexion permanente : c’est la connectivité qui nous distrait ! Ce sont les distractions que le réseau et les outils numériques facilitent, parce qu’elles favorisent des micro-interactions constantes, des mises à jour continues. L’ordinateur nous conduit à être « multitâches », comme on l’entend souvent, désignant par là non pas la capacité à faire tout en même temps, mais à accomplir de multiples tâches qui cognitivement demandent peu d’attention, comme l’explique clairement Christine Rosen [en].

Appuyer sur un bouton pour relever ses mails, consulter son agrégateur d’information, sa messagerie instantanée en même temps et avoir plusieurs pages web ouvertes est devenu courant. Avec tous les outils qui nous entourent, les sollicitations sont constantes, et il faut reconnaître qu’il est facile de se perdre en surfant, alors qu’on avait commencé par vouloir lire un texte un peu long et qu’une recherche pour éclaircir un point nous a fait oublier notre objectif initial.

Faut-il imaginer des outils qui nous déconnectent selon ce qu’on lit pour favoriser notre concentration ? Ou bien des outils capables de mieux hiérarchiser nos priorités, favorisant les distractions selon la qualité des expéditeurs ou les empêchant selon le type d’outils que l’on est en train d’utiliser par exemple ? Les études commencent à s’accumuler sur les méfaits de cette distraction permanente, comme celle relevée récemment par l’Atelier, qui montre que la connexion continue sur son logiciel de réception de mail n’est pas bonne pour la productivité des salariés.

Elles soulignent le besoin d’une véritable écologie informationnelle. Mais il semble bien qu’il y ait là encore beaucoup à faire pour que les outils soient aussi fluides que nos pratiques.

Pour autant, il est probable que l’on puisse de moins en moins lire en n’étant pas connecté. Couper notre lecture du réseau ne semble pas devoir être à terme une solution pour retrouver le calme qui sied à une lecture profonde. Au contraire ! Comme le prédit Bob Stein, de l’Institut pour le futur du livre [en] à la conférence Tools of Change for Publishing 2009 [en], pour nos petits-enfants, la lecture sera une expérience éminemment socialisée : ce ne sera plus une expérience isolée, close, fermée sur elle-même – pour autant qu’elle l’ait jamais été –, mais une expérience ouverte aux autres lecteurs et aux textes en réseaux, qui prendra du sens en s’intégrant dans l’écosystème des livres et des lecteurs.

Pourrons-nous demain lire des livres sans accéder à leurs commentaires, au système documentaire qui va naître de cette mise en réseau des contenus? Pourrons-nous faire l’économie d’accéder aux livres et aux blogs qui citent ce livre, aux passages les plus importants signalés par l’analyse de toutes les citations faites d’un livre ? L’interface de Google Books préfigure peut-être ces nouvelles formes de lecture avec, par exemple, la page de références, de citations, des meilleurs passages et des recommandations d’un livre référencé dans Google Books comme We The Media de Dan Gillmor. La lecture ne sera plus une expérience solitaire, car en accédant au livre, à un article, on accédera aussi aux lectures d’autres lecteurs et surtout à son importance culturelle, au système qui le référence.

Notre mode de lecture change parce que le numérique favorise de « nouvelles manières » de lire

Les premières études sur les usages des livres électroniques montrent bien qu’on ne les utilise pas de la même façon que les livres de papier. Plutôt que d’en faire une lecture linéaire, on y pioche des passages ou des chapitres sans compter que l’usage qu’on en fait varie selon le contenu même du livre électronique. On a plutôt tendance à télécharger certaines formes littéraires et à accéder en ligne à d’autres, comme l’expliquaient certains des spécialistes du secteur lors de la conférence TOC 2009.

Le changement de paradigme que suppose le livre électronique ne signifie peut-être pas un accès partout, en tous lieux, à tout moment, sur un mode plutôt linéaire, comme le propose le livre papier. Il ouvre de nouveaux modes d’accès aux contenus, dont la recherche documentaire et donc l’accès partiel sont certainement appelés à progresser : le passage à l’électronique « augmente » le livre.

Assurément le rapport à ce que nous lisons est désormais différent, car la posture de lecture est différente. Avec le livre, je lis, je suis dans un moment à part, j’absorbe l’information. Sur l’écran, ou avec un livre électronique, bien souvent, je lis et écris, ou je lis et communique. La posture de lecture n’est plus exactement la même. Nous accédons à de nouvelles manières de lire, qui brouillent les questions de lecture, nos façons de les mesurer et de les comptabiliser.

Qu’est-ce que lire ?

Dans cette bataille d’arguments sur les vertus de la lecture selon les supports, un excellent papier du New York Times [en] tente de dépassionner le débat en se référant aux derniers travaux des chercheurs sur le sujet. Pour son auteur, Motoko Rich, tout l’enjeu consiste à redéfinir ce que signifie lire à l’ère du numérique.

Quels sont les effets de la lecture en ligne sur nos capacités de lecture ?

À l’heure où les tests de lecture des plus jeunes se dégradent, beaucoup d’enfants passent désormais plus de temps à lire en ligne qu’à lire sur papier. La tendance serait de lier l’un à l’autre, mais pourrait-on au contraire y trouver l’amorce d’une réponse ? On sait que, selon certaines statistiques fédérales américaines que cite l’auteur de l’article du New York Times, les jeunes qui lisent pour s’amuser, sur leur temps libre, obtiennent de meilleurs scores à leurs tests de lecture que ceux qui ne lisent que dans le cadre scolaire. L’internet a-t-il ce même effet ? Les jeunes, dont les pratiques de lectures basculent sur l’internet, améliorent-ils par ce biais leurs capacités de lecture ? La relation entre les deux n’est pas si aisée à démontrer.

Ceux qui critiquent l’activité de lecture sur le web affirment qu’ils ne voient pas de rapport évident entre l’activité de lecture en ligne et l’amélioration des capacités à lire en classe. Pire même, pour Dana Gioia, président de l’Association nationale américaine pour l’éducation [en], la baisse de la capacité à lire et de la compréhension de ce qu’on lit est générale.

Les spécialistes de l’alphabétisation commencent à peine à explorer les effets de la lecture en ligne sur les capacités de lecture. Selon une étude récente, portant sur 700 personnes pauvres, noires ou hispaniques de Detroit, les jeunes lisent plus sur le web que sur n’importe quel autre média, même s’ils lisent aussi des livres. Néanmoins, le seul type de lecture qui semble avoir un effet réel sur l’amélioration des résultats scolaires est la lecture de romans. Pour Elizabeth Birr Moje [en], professeure à l’université d’État du Michigan et responsable de cette étude, cela s’explique par le fait que la lecture de romans correspond à une demande de l’institution scolaire et que les connaissances issues de ce type de lecture sont valorisées dans le processus scolaire, plus que la lecture d’essais ou d’actualités par exemple. Sur l’internet, explique-t-elle, les étudiants développent de nouvelles capacités de lecture qui ne sont pas encore évaluées par le système scolaire.

Selon une autre étude [PDF, en], en fournissant un accès internet à des étudiants pauvres, leurs résultats aux tests de lecture s’améliorent : « Cela concerne des enfants qui ne lisent pas pendant leur temps libre », explique Linda A. Jackson [en], elle aussi professeure de psychologie à l’université d’État du Michigan : « Une fois qu’ils sont passés sur l’internet, ils se sont mis à lire ».

Nos chercheurs du Michigan ont étudié ainsi les usages de l’internet chez des enfants et des adolescents, rapporte Caleb Crain [en] pour le New Yorker, et ont montré que la qualité et l’aptitude à lire s’améliorent à mesure qu’ils passent du temps en ligne. « Même la visite de sites pornographiques améliore les performances scolaires », ironise-t-il, pour autant que l’internet continue à proposer du texte avant des contenus multimédias ou vidéo, ce qui n’est pas si sûr.

La lecture fragmentée et éclatée que proposent les supports culturels modernes (bulles de BD, éléments textuels dans les jeux vidéos, micro-messages ou SMS…) semble également, quoi qu’on puisse en penser, participer de la lecture. Certes, elle ne crée pas des lecteurs assidus ou de gros lecteurs, ni de meilleurs élèves, mais elle contribue à les familiariser avec la lecture et à généraliser l’alphabétisation, même si elle paraît parfois sommaire ou rudimentaire.

La fin de la lecture ?

Les rapports insistent régulièrement sur la baisse en fréquence et en quantité de la lecture chez les plus jeunes alors que progresse leur temps passé sur le web. Mais faut-il y voir un rapport de cause à effet ? « Les courbes de la lecture des plus jeunes entre la France et les États-Unis sont assez proches », confie Olivier Donnat, spécialiste de l’étude des pratiques culturelles.

Depuis les années 90, on constate la baisse régulière de la lecture à l’adolescence en quantité et en fréquence, plus forte chez les garçons que chez les filles. Mais il n’y a pas qu’internet qui est responsable ! L’augmentation du temps passé sur les jeux vidéos, le développement du temps passé en communication (mobiles) viennent concurrencer la pratique de la lecture. Internet s’inscrit dans un mouvement : il n’est pas seul en cause50.

Les pratiques de lecture deviennent difficiles à mesurer, car elles se démultiplient, se transforment et se mixent à d’autres pratiques. Olivier Donnat montre que la question de la lecture sur écran est complexe, car les pratiques sont très éclatées : « elles vont de la lecture du livre numérique (transposition du papier vers l’écran, sans changement de contenu) à des formes de pratiques “où on lit du texte” (mais souvent de manière ponctuelle ou associée à d’autres médias) ». Mais surtout, il rappelle que

la modification des pratiques de lecture est antérieure à l’arrivée d’internet. Internet va certainement avoir tendance à amplifier certains phénomènes, mais il faut rappeler qu’ils étaient perceptibles avant : la baisse de la quantité de livres lus chez les jeunes générations date des années 1980 ; la transformation des formats de lecture également, car voilà longtemps que la presse a fait évoluer sa mise en page vers une diminution de la taille des textes, l’ajout de résumés et de citations permettant le survol des articles… Le fait de lire d’une manière ponctuelle, sur des temps courts, plus que d’avoir à se concentrer sur le long terme n’est pas né avec l’internet. Internet ne fait que renforcer, qu’accentuer cette tendance.

Comme le souligne le chercheur, on ne sait pas grand-chose des passerelles entre la lecture sur papier et la lecture sur l’écran. On ne les mesure pas, on ne les voit pas ou on ne les identifie pas. « Peut-être faut-il se poser la question plus radicalement », explique-t-il :

Dans la lecture, l’unité de compte n’est-elle pas appelée à changer ? Dans le monde de la musique par exemple, on ne raisonne plus en album, mais de plus en plus en morceau, en chanson. Voire peut-être en refrain ou séquences de quelques secondes comme la durée d’une sonnerie de téléphone portable. Est-ce qu’il ne va pas en être de même dans la pratique de la lecture ? Si je regarde comme beaucoup mes propres pratiques, dans le numérique, on est souvent à la recherche d’une information précise. L’unité de lecture est donc plus ramassée du même coup, car on a des contraintes de temps et une exigence en terme de rentabilité plus forte. Sans compter qu’avec l’hypertexte, les textes sont également plus ouverts.

Mesurer la lecture à l’écran est plus difficile que mesurer un temps de lecture sur un support dédié. Alors qu’il était possible de mesurer le temps passé à lire un livre ou un journal, il est plus difficile d’évaluer l’activité de lecture sur une console de jeu ou un ordinateur, car la lecture fait partie d’un processus plus complexe auquel se greffent des moments d’écriture, des moments d’interaction, d’écoute, de repérage…

La lecture telle qu’on la connaissait, telle qu’on la pratiquait, telle qu’on la mesurait jusqu’alors, semble en train de s’effacer. Elle n’est en tout cas plus une activité isolée, mais elle s’inscrit dans un ensemble d’activités dont elle est une des articulations. On joue, on lit, on écoute, on écrit, on consulte… Tout se fait dans le même mouvement. Surfer sur le web, consulter ses mails ou Wikipédia, est-ce encore lire ? Très souvent, c’est le cas.

Selon certains experts, c’est la lecture elle-même qu’il faudrait redéfinir. Interpréter une page web, une vidéo ou une image devient aussi important que de comprendre un roman ou un poème. Pour les lecteurs en difficulté, le web est souvent un meilleur moyen pour glaner des informations, pour faire l’économie d’une lecture plus complexe et qui se perd parfois dans les détails. On parle ainsi de « littératie » pour définir « l’aptitude à comprendre et à utiliser l’information écrite dans la vie courante, à la maison, au travail et dans la collectivité en vue d’atteindre des buts personnels et d’étendre ses connaissances et ses capacités » .

Vers de nouvelles sociologies de la lecture ?

La difficulté d’évaluer les différentes façons de lire est d’autant grande qu’on lit de différentes façons pour différentes raisons. Il y a autant de lecteurs que de lectures, et les façons de lire n’ont cessé d’évoluer, valorisées ou dénigrées sous la pression des représentations sociales : la lecture savante, concentrée, analytique s’est imposée au détriment des autres formes, comme les formes sociales de la lecture. Les sociologues de la lecture, comme Chantal Horellou-Lafarge et Monique Segré ne disent pas autre chose, quand elles soulignent la grande diversité des pratiques de la lecture – qui varient selon le sexe, le milieu social, le niveau d’instruction.

La lecture électronique, elle aussi, se vit dans des « contextes » sociaux et dans des histoires personnelles. Les plus jeunes sont ceux qui ont les pratiques culturelles les plus variées. Mieux : « leur niveau d’investissement dans les pratiques culturelles traditionnelles (cinéma, musée, lecture de livre, consommation de média) est directement corrélé à l’investissement dans les pratiques numériques », explique la dernière étude du Département des études de la prospective et des statistiques [PDF] (Deps). La concurrence entre les nouvelles technologies et les anciennes pratiques culturelles se fait en terme d’occupation du temps au détriment des formes traditionnelles, mais pas au détriment des contenus.

La lecture de livres, largement répandue chez les plus jeunes, baisse tendanciellement avec l’avancée en âge. Cette baisse n’est pas seulement imputable à un effet de distanciation face aux injonctions scolaires et/ou familiales, même si celui-ci est avéré, mais elle participe également d’un phénomène générationnel. Les générations successives sont de moins en moins lectrices de livres, alors que d’autres formes de lecture s’y substituent, modifiant le modèle implicite qui a été celui de la lecture linéaire, littéraire.

Le numérique, en accroissant le nombre de produits culturels accessibles et en démultipliant les modes de consommation, favorise l’éclectisme et développe la capacité à digérer des formes culturelles différentes. Ces deux phénomènes sont renforcés par les transferts de contenus accrus d’un support à l’autre, via les adaptations de livres en une multitude de produits culturels et inversement. Pour autant,

de même que la baisse de l’affiliation partisane ne signifie pas la fin du sentiment politique, les mutations contemporaines observables dans les rapports des jeunes générations à la culture ne doivent pas automatiquement faire craindre la mort de la transmission culturelle. De manière générale, les valeurs culturelles des parents et des enfants se sont rapprochées, notamment autour d’une médiatisation croissante de la culture, de la diffusion croissante des pratiques amateurs et de la fréquentation des équipements culturels. Que faut-il en conclure : que la culture se massifie ? Qu’elle se banalise ?

Il faut croire que les fractures culturelles qui opposent les différents supports tiennent surtout aux représentations culturelles. Dans la réalité, les contenus s’inscrivent dans les différents supports et dans les pratiques d’une manière beaucoup plus plastique que ne le clament les tenants du « c’était mieux avant » comme Nicholas Carr ou du « ce sera mieux demain » comme Clay Shirky. Reste que, comme on le constate dans d’autres domaines, l’accès à la culture sur le web ne transforme pas les valeurs culturelles des internautes. Chacun demeure avant tout le reflet du groupe social auquel il appartient. Plus que jamais, pour tirer bénéfice de la culture, il faut le vouloir.

Article publié initialement sur CleoRevue sous le titre Le papier contre le numérique en début 2009

Illustration Flickr CC Mike Licht, NotionsCapital.com, Framboise, Veronica Belmont et A snail race

> Vous pouvez retrouver tous les articles de la Une : Livre Numérique: quand les auteurs s’en mêlent, De la datalittérature dans le 9-3 et Ce qu’Internet a changé dans le travail (et la vie) des écrivains

]]>
http://owni.fr/2011/03/18/le-papier-contre-le-numerique/feed/ 28
De la datalittérature dans le 9-3 http://owni.fr/2011/03/18/de-la-datalitterature-dans-le-9-3/ http://owni.fr/2011/03/18/de-la-datalitterature-dans-le-9-3/#comments Fri, 18 Mar 2011 07:30:53 +0000 Sabine Blanc et Ophelia Noor http://owni.fr/?p=51722

Traque traces, c’est l’histoire d’une énarque atypique qui quitte son loft bobo par passion de la littérature pour proposer un projet de résidence d’écrivain dans un lycée « difficile » du 93 classé site d’excellence. Elle tombe sur un proviseur qui lui dit banco tout de suite, de ceux qui ne s’embarrassent pas des lourdeurs administratives.

L’idée : faire des ateliers d’écriture pendant un an sur  « cette nouvelle écriture du monde et des individus basée sur les données » dans une classe de terminale STG (sciences et technologies de la gestion) sage comme tout, pas le genre à envoyer un professeur à l’hôpital pour dépression nerveuse. Les ados sont si enthousiasmés qu’ils se prennent de passion pour l’écriture, avec une appétence particulière pour son évolution numérique, et regardent maintenant leur carte Navigo RFIDéisé d’un œil suspicieux.

Tout est vrai, sauf la chute.
Cécile Portier est effectivement déléguée adjointe à la diffusion culturelle de la BNF, ce qui ne l’empêche pas de manger ses mots, des mots parfois pas très catholiques. Également écrivain, elle s’est mise en disposition du ministère de la Culture après avoir obtenu une bourse de la région Île-de-France pour aller à Aubervilliers au lycée Henri Wallon.

Elle a bien reçu un accueil enthousiaste de Mme Berthot, 1,80 m et un charisme à finir en personnage de téléfilm sur le service public. On rajoutera Arnaud, professeur principal de cette classe, qui a endossé le rôle nécessaire du garde-chiourme, au grand soulagement de Cécile et de son physique frêle, pas vraiment une voix de stentor,  « madame, on comprend pas toujours ce que vous dites… »

Depuis début octobre, à raison d’un atelier de deux heures toutes les deux semaines, elle leur fait écrire une fiction « cette écriture sans mots mais qui sont parfois transcrits en images », ces statistiques dont notre système actuel est si gourmand, comme un pied de nez à la « dataïsation » de nos vies. Mais il n’y a pas de miracle. Cécile n’en attendait pas d’ailleurs. Ce projet est juste une fenêtre ouverte, une alternative pédagogique aux cours de français classiques aux « bénéfices » difficilement quantifiables. Et tant pis pour la logique du chiffre qui règne à l’école, et à laquelle nous pouvons difficilement échapper dans nos sociétés. L’essentiel ici étant de prendre le recul nécessaire à la compréhension et de ne laisser personne d’autre écrire sa propre histoire.

Cécile Portier

« Tu t’appelles comment ? »

« Ici ou là-bas ? »

Outre l’ambition de la réflexion digne d’Hasan Elahi, cet artiste qui détourne la logique du life-logging, la difficulté provient de la construction de la fiction : elle se construit séance après séance. En cette mi-mars, les élèves commencent seulement à appréhender cet univers qu’ils élaborent. Le site qui lui donne corps est en ligne depuis un mois et les élèves ne l’ont pas vraiment mis dans leurs favoris. La séance de ce mardi va les aider à rendre plus tangibles les liens entre les personnages.

Cécile lance la consigne : « Votre personnage va écrire une lettre à un autre, en fonction des relations que vous avez nouées. » « Tu t’appelles comment ? », demande-t-on alors à une élève. « Ici ou là-bas ?, interroge la jeune fille. Ici, c’est Myriam, là-bas, c’est Mohamed, je suis vendeur dans un magasin d’informatique. »

Car chaque élève s’est inventé un double, en se basant sur ces fameuses données. « La construction des personnages s’est faite comme un jeu sous contrainte. On a introduit des vraies données dans la machine, on les a passées dans la moulinette du hasard, et on a regardé ce qui ressortait. Pourquoi faire cela: pour réintroduire ce qui fait tant peur au système de description du monde par des données : l’incertitude. Pour réintroduire de la fluidité dans un monde trop solide, découpable en tranches seulement. »

En guise d’approche, à la rentrée, Cécile leur avait raconté le Voyage des Princes de Sérendip, qui a donné son nom à la sérendipité :

- parce qu’il parle de traces laissées, et nous en laissons tous

- parce qu’il célèbre l’esprit d’enquête, et en même temps s’amuse de lui ; et certainement que nous avons à chercher, sérieusement, mais sans esprit de sérieux, car le pouvoir de l’interprétation est immense, et donc possiblement dangereux

- parce qu’il parle aussi de hasard et de chance, et sans cela on ne s’amuserait pas beaucoup

Ceci posé, on pouvait commencer à s’intéresser à nos propres traces…

Ensuite, chacun s’était assigné une résidence, non pas en fonction de l’ensoleillement ou de la proximité avec la mer, mais selon des coordonnées GPS délimitant un périmètre de quelques km2 autour d’Aubervilliers, visible bien entendu sur Google Earth ou Street View.

Même principe pour le nom, « attribué au hasard parmi les 100 patronymes les plus répandus dans le département de la Seine-Saint-Denis : de Martin, 1404 occurrences, à Leblanc, 155 occurrences, en passant par Coulibaly, 435 occurrences, la date de naissance : seulement le résultat de la loterie, fonction random number sur Excel.

Le prénom, lui, a été choisi, parmi les 10 plus fréquents dans le département 93, lors de l’année de naissance du personnage. » De même, les visages ont la froideur mathématique d’un portrait-robot car ils résultent de « la somme des mensurations que nous pouvons exercer sur eux », ça donne « des gueules de suspects », privées de « ce qui nous dessine sans nous tracer ».

Les personnages posés, tagués, il ne restait plus qu’à raconter des histoires autour d’eux pour mettre en vie cette « infratopie ». Avec toujours cette arrière-pensée politique : Cécile leur a ainsi demandé de faire raconter à un personnage de fiction un secret en réécrivant sur leur propre vécu, pour pointer cette « idéologie du rien à cacher, présente aussi dans notre entre-regard, cette philosophie de l’espionnage. » Et le graphe social de se dessiner de récit en récit, d’atelier en atelier :

Des relations souvent conflictuelles, « plus que ce que je ne pensais », explique Cécile, que la séance de ce mardi va tenter d’adoucir par la communication épistolaire. À ce détail près qu’en guise de bloc de feuille, c’est sur un antique ordinateur avec écran à tube cathodique que chaque élève va taper sa lettre. Au moins, la connexion marche. Ali, enfin pardon Fatima Coulibaly tire un peu la langue : que raconter à Tony de Oliveira ? Il se renseigne sur les événements qui les unissent via le site, ça vient : « je commence à avoir une idée pour la fin… tragique, ça a commencé mal pour elle », justifie-t-il : la pauvre Fatima est veuve, son mari a été assassiné. Ali s’attelle à la tâche, il fourmille d’idées à la fin, lui qui n’écrit jamais d’ordinaire : « on s’amuse plus qu’en cours de français, on n’est pas obligé de suivre un programme, on écrit. », explique-t-il timidement. Des vertus du ludique pour débloquer…

Fatima la veuve recevra quant à elle une lettre de David Leroy, directeur d’une société de surveillance, Kazeem dans la « vraie » vie. « Fatima, elle est pas intéressante ! », s’écrit le jeune garçon. En se creusant la tête, il finira par rédiger une missive où David Leroy essaye de convaincre Fatima d’investir dans des caméras pour se protéger, histoire de ne pas finir comme feu son mari. L’exercice ne lui déplait pas : « ça nous entraine à faire de l’écriture, à inventer de la fiction à partir de la réalité. » « Tout ce qu’on fait montre ce que l’on est, poursuit William/Chakib. Par exemple, en début d’année, nous avons vidé notre sac pour savoir ce que l’on est. »

Quand on lui demande ce qu’il pense de cet atelier par rapport aux cours de français, la réponse jaillit : « Oh c’est mieux ! C’est plus nous mêmes, on a créé des personnages. » Et mine de rien, le message est passé : son personnage, fumeur qui vient de se rendre compte qu’il est addict à la clope, écrit une lettre à un pharmacien pour lui demander des conseils pour arrêter. Il a glissé dedans des données bien flippantes sur la cigarette : « Et suite à un calcul que j’ai fait j’ai calculé que j’ai fumé 142350 cigarettes et que d’après des chercheurs anglais j’aurai déjà perdu environ 1088 jour dans ma vie. »

Une plus grande capacité à écrire

Le bilan, puisqu’il faut bien le dresser, n’en déplaise aux fans du management par l’accountability, ne passe par des chiffres bien carrés. C’est ce que vont expliquer Cécile, Arnaud et les élèves lors du débat auxquels ils participent ce vendredi matin au Salon du livre. À la fin de la séance de mardi, ils en ont discuté avec les élèves qui présenteront le projet, enfin, s’ils se lancent…

«Faut-il plus d’artistes dans les établissements ? La réponse vous appartient. Qu’est-ce que cela vous a apporté ? », interroge Cécile. « On se dévoile à travers nos personnages », avance Myriam. « Je suis super contente d’entendre ça ! », réagit Cécile. Arnaud avance des arguments : « Votre professeur de philosophie a remarqué que vous aviez une plus grande capacité à écrire, vous avez moins d’appréhension. C’est difficile à jauger pour nous-mêmes. »

Avoir plus de confiance, ça n’est pas « directement » utile pour le bac, mais c’est un atout. Et la confiance pour ces élèves, ce n’est pas une évidence : « On ne vous demande pas de faire un exposé en un quart d’heure vendredi, ne stressez pas ! »

Elen, look artiste soigné, gilet-chemise rayée, a pourtant peur « de ne pas savoir enchaîner ». « Il y aura un journaliste pour animer le débat, il vous aidera à rebondir, et d’autres lycéens vont réagir… » « Madame, vous ferez la présentation ? », Myriam retente le coup.

« Ne stressez pas, ne vous autocensurez pas… » Le mantra est martelé. Et pourquoi ne se jetteraient-ils pas dans l’arène ? Certes, ils n’ont pas dépassé le stade de l’écriture narrative, certes la dimension politique du projet leur a échappé pour l’essentiel, certes les textes sont encore truffés de faute, mais ces élèves « paniqués par la consigne au début» ont fini par « s’échapper ».

Ne stressez pas, ne vous autocensurez pas…

Le site Traque traces

Le blog de Cécile Portier


Reportage réalisé le mardi 15 mars 2011 au lycée Henri Wallon d’Aubervilliers
Texte : Sabine Blanc
Photos : Ophelia Noor [CC-by-nc-sa]

> Vous pouvez retrouver tous les articles de la Une : Livre numérique: quand les auteurs s’en mêlent, Le papier contre le numérique et Ce qu’Internet a changé dans le travail (et la vie) des écrivains

]]>
http://owni.fr/2011/03/18/de-la-datalitterature-dans-le-9-3/feed/ 5
Godard, le hackeur du cinéma http://owni.fr/2011/03/08/godard-le-hackeur-du-cinema/ http://owni.fr/2011/03/08/godard-le-hackeur-du-cinema/#comments Tue, 08 Mar 2011 07:43:07 +0000 Pier-Alexis Vial http://owni.fr/?p=49596 Jean-Luc Godard, cinéaste franco-suisse né à Paris en 1930, a traversé plus de cinquante ans de cinéma français tout en gardant la même exigence intellectuelle se nourrissant de différentes références culturelles. Le projet Histoire(s) du cinéma est à l’origine une idée que Godard devait concrétiser avec la collaboration d’Henri Langlois, alors directeur de la Cinémathèque française.
Soumis à la télévision italienne, le projet fut finalement refusé.

En 1978, Godard donna quatorze conférences au Conservatoire d’art cinématographique de Montréal dont il tira un livre, Introduction à une véritable histoire du cinéma (1980), qui réunissait les extraits de films présenté à Montréal.
Le souci de construire cette histoire non pas chronologiquement mais à partir de rapprochements stylistiques ou thématiques, qui lui venait de Langlois, donna ainsi naissance à la série de films Histoire(s) du cinéma en 1987. C’est une coproduction française entre cinéma et télévision (Gaumont et Canal + en tête) lui permit de concrétiser son projet .

Cette série est composée de huit épisodes divisés en quatre chapitres :

  • 1A : Toutes les histoires
  • 1B : Une histoire seule
  • 2A : Seul le cinéma
  • 2B : Fatale beauté
  • 3A : La monnaie de l’absolu
  • 3B : Une vague nouvelle
  • 4A : le contrôle de l’univers
  • 4B : Les signes parmi nous

L’épisode que nous allons traiter ici est le 2A : Seul le cinéma et il nous parait judicieux de préciser ici les raisons qui ont guidé notre choix.

Godard se construit une histoire particulière du cinéma à partir d’un imaginaire qui n’appartient qu’à lui. Pour ce faire cependant, il convoque différents médiums, et donc différentes temporalités pour les articuler de façon nouvelle.

L’épisode Seul le cinéma est en quelque sorte un condensé de la technique de Godard qui consiste à opérer des croisement entre les différents disciplines de l’Histoire de l’Art (peinture, musique, littérature et donc cinéma) afin de faire émerger une des spécificité de l’art cinématographique : se projetant sur un écran il permet ainsi au film de conjuguer les temps, en ce sens que le montage est la technique par excellence qui peut faire dialoguer les œuvres entre elles, qu’elles soient visuelles ou sonores, vieilles de plusieurs siècles, ou contemporaines.

Seul le cinéma parce que justement le cinéma peut réunir à la fois cette grande histoire institutionnelle avec les « petites histoires » qui en sont issues et forment la matière même de ce que racontent les cinéastes. Il déclare d’ailleurs :

C’est Seul le cinéma qui montre qu’en fait le cinéma a été le seul à faire vraiment cela : filmer cette histoire, et en même temps des petites histoires, des petites comédies musicales, des petits gags, des trucs loufoques que tout le monde trouvait nul dès 1920.

La relation entre l’image et le texte s’effectue dans un premier temps comme un support de citations, soit de lui-même, soit de livres qui font partie de sa bibliothèque imaginaire, à la manière du musée imaginaire de Malraux. Mais dans un second temps ces citations, dont certaines sont des éléments récurrents de sa série de films, lui permettent d’articuler différentes images de films entre-elles.

L’effet de répétition produit chez le spectateur une persistance des idées qui se superpose à la persistance des différentes images qu’il propose à la vision. Ainsi, le réalisateur peut dégager plusieurs interprétations d’un même symbole, convoquant de cette façon la notion de montage des idées qui lui permet d’illustrer la notion d’art complet du cinéma : ce dernier produit de l’histoire parce qu’il se pose comme en parallèle de la réalité, une sorte de négatif qui illustre ou met au jour les faits, dans leur entièreté ou leur contradiction.

Quand le texte rythme l’image

Un film se compose de deux éléments principaux : des images et des sons. Le texte peut donc apparaître comme une forme associée à l’image, en tant qu’il s’affiche sur l’écran comme une image, ou se superpose à elles : de fait, la matière textuelle a toujours existé au cinéma, que ce soit sous la forme des cartons au temps du muet, ou sous celle du générique (de début ou de fin qui présente généralement le titre de l’œuvre, le nom des acteurs, les membres de l’équipe et autres informations liées au contexte de sa production).
Mais dans ces deux cas sa fonction est, la plupart du temps, purement informative.

En revanche, le texte n’est pas seulement présent au début et à la fin d’un film, séparé du contenu diégétique de la narration. Plusieurs réalisateurs dont Jean-Luc Godard se sont posés la question de l’utilisation du texte comme d’un élément supplémentaire de leur palette.

La forme écrite "filmée" arrive tôt dans le film, comme une introduction, de la main de Godard même, capture d'écran 01'38

On pourrait penser que la forme de l’écrit, fixe, se combine à la forme en mouvement du cinéma sans pour autant changer sa nature informative. Mais si l’on y regarde bien, Godard joue avec son texte afin de procurer un rythme particulier à ses apparitions : d’un côté on peut voir certaines phrases qui s’affichent à l’écran tandis que Godard lui-même est en train de lire l’œuvre dont elles sont extraites.

D’un autre côté, le texte même est souvent coupé, alterné, remanié de différentes façons pour acquérir un nouveau sens.

Godard et la littérature

Cela provient du fait que Jean-Luc Godard a toujours eu un rapport privilégié avec la littérature : dans nombres de ses films l’on peut voir ses personnages lire, ou réciter des textes célèbres : on pense notamment à Pierrot le fou (1965) qui se finit sur une citation de Rimbaud, ou de Vivre sa vie (1962), qui narre les aventures de Nana, une jeune fille qui devient prostitué en référence au roman éponyme d’Émile Zola publiée en 1880.

Ce faisant, cette propension pour la littérature et le textuel en général est aussi visible directement à l’écran : dès ses débuts Godard a compris que le générique par exemple pouvait être un moyen d’expression plus riche qu’un simple déploiement d’information. C’est ainsi qu’il s’en sert pour faire pénétrer le spectateur dans son univers de référence dès les premières minutes de ses films, et certains se révèlent très fournis, comme celui d’Une femme est une femme (1961) qui raconte une histoire par les mots :

Il était/une fois/Beauregard/Eastmancolor/Ponti/Fran chement Scope/Godard/Comédie/Française [...]

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Il reprendra cette technique de nombreuses fois, en en changeant les modalités, faisant apparaître les lettres du générique de Pierrot le Fou par ordre alphabétique, où jouant sur les couleurs et les lignes à la façon d’un drapeau « bleu blanc rouges » dans Made in USA ( 1966).

C’est en quelque sorte une utilisation spécifiquement cinématographique du texte, parce qu’il défile dans une temporalité définie par le cinéaste : il y impose son rythme, ce qu’il veut qu’on lise, et surtout comment le lire. Le texte n’est donc pas à coté du film (ce qui serait la place d’un générique ordinaire dan sa fonctionnalité), il est en une partie intégrante, il en donne certaines clés même sans faire partie directement du récit.

Avec son passage à la technique vidéo au cours des années 1970-1980, Godard put se permettre d’assouplir encore ce dispositif afin de l’intégrer dans la matière même de ses films, et de « contaminer » en quelque sorte l’image par le texte.

imAGE + montAGE

Ces possibilités de montage, Godard les exploite depuis Numéro deux (1975) en entremêlant les incrustations de textes avec des procédés propres au travail sur les images en mouvements : ralentissements, arrêts sur image, clignotements, et aussi mise en place d’une bande sonore pouvant à la fois commenter ce qui se passe à l’écran ou se poser en parfait contrepoint.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Ce sont des exercices de maitrise, de appropriation du sens, mais qui se distinguent de la citation littéraire : si l’on peut admettre qu’un auteur peut écrire en fonction de ses auteurs de références, les écrits eux-mêmes sont rarement cités tels-quels en dehors des publications à caractère analytique, comme les travaux universitaires ou les critiques.

En revanche, au cinéma comme dans la vidéo, les images peuvent être citées elles-mêmes et pourtant prendre une signification différente de celle qu’elles avaient à l’origine. Prenons le cas de la citation d’un tableau : l’image n’a pas le même statut puisque son support change ; l’image du tableau sur un écran ne suffit pas pour dire que l’on a vu le tableau, mais cela n’empêche pas de lui donner une interprétation voire de l’inclure dans un discours sur ce tableau.
De plus, la forme temporelle de ces arts de l’image permet également la confrontation directe de plusieurs niveaux de discours : deux images peuvent se suivre ou se superposer, le texte peut s’y incruster, sans parler du son.

Et c’est précisément la technique que choisit Jean-Luc Godard pour faire son Histoire du cinéma, parce que c’est l’art du montage par excellence, et celui de la confrontation des images en particulier.

Un exemple de ces superspositions signifiantes : L'oscar "vu" renvoie à l'oscar "lu"... (capture d'écran 02'35)

..avant de se transormer en Oscar Wilde, dont une citation a été utilisé par Godard précedemment, sur fond d'un autoportrait de Joshua Reynolds (capture d'écran 02'42)

Conversation avec Serge Daney

L’un des autres principaux intérêts de cet extrait est de présenter une conversation entre Serge Daney, le célèbre critique des Cahiers du Cinéma et le réalisateur. Cet entretien a eu lieu en 1988 au moment où Godard achevait les deux premiers volets de ses Histoire(s). Il s’agit également de la seule véritable discussion présente dans l’ensemble des films qui composent le projet, comme une sorte de mise à plat de l’histoire, des cinémas, mais aussi de ceux qui l’ont étudié pour s’en servir dans leur production propres ou pour théoriser : il s’agit d’un retour sur la période de la Nouvelle Vague, moment charnière pour ces deux hommes qui serait un milieu idéal permettant de faire le point entre ce qui a été et ce qui sera.

Un point important est soulevé ici : la première façon de faire l’histoire a été, pour cette génération, de voir les films et d’en écrire les critiques. C’est la période Cahiers du cinéma, dont certains de ses plus célèbres représentants ont écrit nombres d’articles : on pense ici notamment à François Tuffaut, Jacques Rivette et Claude Chabrol par exemple.

Écrire avant de filmer : le texte était alors le moyen de mettre sur papier des idées sur le cinéma, mais aussi de s’atteler à en proposer un nouveau encore en gestation en reniant les réalisateur vieillissant de l’époque, comme le fera Truffaut quand il écrira « Une certaine tendance du cinéma français ».

Histoire(s), Mémoire(s)

L’utilisation du texte chez Jean Luc Godard est liée à une pratique historienne, associée à la volonté d’imager par le biais de ses propres recherches, et donc de son expérience personnelle du temps, les faits historiques qui se confondent dans le cinéma par l’intermédiaire de la fiction.

C’est, en quelque sorte, une des raisons de l’utilisation du mot Histoire avec un « s » entre parenthèses; non qu’il faille en déduire que c’est la volonté absolue de l’auteur qui s’exprime là, mais bien que cette indécision dans le rapport à l’histoire qu’induisent les images fait partie intégrante de la formation de cette même histoire dans l’imaginaire commun : ce sont souvent les images qui ramènent les gens à l’histoire, où plutôt exactement à leur rapport affectif à cette histoire, puisque pour dire certaines choses, comme par exemple les atrocités nazis de la Seconde Guerre mondiale, on ne pouvait pas forcément parler, mais à défaut, l’on pouvait montrer.
Et souvent, cela se passait effectivement de commentaires.

Le titres qui apparaissent au fur et à mesure de l’épisode ramènent d’ailleurs constamment à la pratique même du réalisateur : ils sont pour la plupart composés des titres des autres épisodes, qu’ils soient passé ou non, ce qui confirme la volonté non-chronologique de leur auteur.

Il y a tout d’abord un travail de mémoire : chaque partie débute par une dédicace à une personnalité ayant compté dans le monde du cinéma ; ici il s’agit de Armand J. Cauliez et Santiago Alvarez. Le premier fut le fondateur de la fédération française des ciné-clubs et directeur de la revue Ciné-club paru de 1947 à 1954. Le second était un réalisateur cubain.

Première dédicace introductive, capture d'écran 00'23.

Seconde dédicace introductive, capture d'écran 00'27

Le choix de Cauliez n’est pas innocent. Godard lui-même ayant participé à cette vogue des ciné-clubs, c’est une manière de souligner la thématique de l’épisode placée sous le signe de la cinéphilie, par l’intermédiaire du dialogue Godard-Daney. Si Santiago Alvarez est une figure qui peut apparaitre plus flou, sa démarche de cinéaste a peut être inspiré le réalisateur. En effet Alvarez réalisait essentiellement des documentaires, avec toutefois une particularité très intéressante ; celui-ci n’hésitait pas à réutiliser et remixer des images existantes pour faire ses films :

The dominant characteristic of Alvarez’s style is the extraordinarily rhythmic blend of visual and audio forms. Alvarez utilized everything at hand to convey his message: live and historical documentary footage, still photos, bits from TV programs and fiction films, animation, and an incredible range of audio accompaniment.
Believing that “50 percent of the value of a film is in the soundtrack,” Alvarez mixed rock, classical, and tropical music, sound effects, participant narration—even silence—into the furious pace of his visual images.
For Alvarez, cinema had its own language, different from that of television or of radio, and the essence of this language is montage.

On le voit, c’est très certainement au niveau de la pratique du montage que Godard s’y retrouve.

Le cinéphile, historien du cinéma ?

Intéressons nous tout d’abord au problème de la cinéphilie. Comme nous l’avons vu précédemment, celle-ci est pour Godard une première manière de voir les films et d’en faire une histoire. Voir, parler, écrire : déjà un travail d’historien, qu’il compare à une réécriture en citant Oscar Wilde visuellement, et en réarrangent une citation : « faire une description précise de ce qui n’a jamais eu lieu est le travail de l’historien » .

Cette phrase qui apparaît textuellement dans le film fait écho à celle de Wilde:

Notre seul devoir envers l’histoire est de la réécrire.

Godard entend par là que l’historien se fait monteur d’histoire pour mieux la « montrer », la décrire. La cinéphilie de la Nouvelle Vague, qui s’est préparée en quelque sorte à la réalisation par la pratique de la critique, s’est inscrite dans le temps: c’est la prise de conscience qu’il y a un avant et un après lorsque que l’on est un créateur.

Serge Daney précise aussi qu’après cette période ce même élan fut rendu impossible par la transformation de cette histoire en un « héritage monstrueux » de par la quantité de films visibles, qui a augmenté de façon exponentielle.

La citation de Wilde réarrangée sur une photographie de Godard, capture d'écran 01'49

Seconde partie de la citation sur une autre photographie de Godard, capture d'écran 02'16

D’où le souci du montage pour Jean-Luc Godard : comment en effet proposer une histoire unifiée et chronologique du cinéma s’il est matériellement impossible de tout voir, et par conséquent de rendre compte de tout?

Le cinéphile est donc celui qui choisit, qui compose son propre paysage cinématographique idéal, et le cinéaste inscrit cette démarche dans son film même, sous forme d’aphorismes, de slogans, sortes de fourres-tout qui seuls ne renvoient qu’à de vagues catégories générales mais qui associés aux images et aux sons prennent un sens.

Ce sont ces écrits qui se superposent à l’image qui donnent un tempo à sa réflexion, qu’il s’agisse d’inventions de sa part comme « Montage, mon beau souci », ou de reprises tel « La monnaie de l’absolue », qui est aussi le titre d’un ouvrage d’André Malraux .

Projeter l’histoire

Ce qui intéresse également Godard, ce pourquoi il considère que l’histoire du cinéma « est la plus grande de toute », c’est parce qu’elle se « projette ».

Le montage dans le cadre de la projection sert en règle générale, pour la majorité des films de fictions, à effacer le « collage » qui a lieu entre les images. Ce qui les raccorde. Chez Godard en revanche la propension à vouloir absolument rendre cette opération visible devient une véritable volonté esthétique proche de celle de l’art contemporain.

En peinture, le collage peut consister à rajouter ou composer entièrement une toile à partir d’éléments qui ne servent habituellement pas à la peinture classique : on peut coller ensemble des journaux, des objets, en quelques mots toutes sortes d’éléments déjà constitués dont ce n’est pas la production qui produit l’œuvre mais leur assemblage.

Aragon parlait déjà de « collage » en 1964, pour qualifier le travail de Godard lors de l’émission Cinéma Cinémas, et compare même le travail de ce dernier sur Bande à part (1964) à son propre travail d’écrivain mené sur Le Paysan de Paris (1926), renforçant notre idée sur la filiation à double sens qui s’établit entre cinéma et littérature, entre Godard et les écrivains.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Ce dernier tente de rendre son processus de création visible pour le spectateur, parce que par l’intermédiaire de son film c’est aussi une part de l’histoire du cinéma qui est en train de se faire. Cela se traduit par ses superpositions d’images, la répétition d’un texte, l’apparition ou la disparition brusque de la musique ou des éléments sonores et enfin par l’incrustation de ses différents intertitres.

Godard superpose à l’entretien de nombreuses phrases clefs qui reviennent cycliquement dans sa série de films, capture d’écran 4′50.
Nous avons vu que Godard se sert de l’écrit comme d’une combinaison supplémentaire pour donner un sens différent du sens premier des images et des sons qu’il propose. Peut-on dire que l’écrit est ici une forme fixe? Il est permis d’en douter tant les quelques phrases qu’ils superposent pour la plupart aux images semblent s’intégrer dans un dispositif global.

Ses assertions, prises dans la dimension temporelle du cinéma, s’assemblent dans un ordre différent de celui de l’écriture traditionnelle : il ne construit ni des phrases, ni une narration : il s’agit plutôt d’un assemblage, d’un montage justement dont le sens ne tient totalement ni au caractère linéaire d’un texte ni à son association avec d’autres objets visuels.

Ce qui est signifiant, c’est la reconstruction que le spectateur peut opérer à partir de ses collages : par exemple lorsqu’il superpose « une vague nouvelle » lors de son entretien avec Daney, au moment même où ce dernier cite Truffaut et toute la génération des Cahiers du cinéma, non seulement un rapport direct est établi entre ce qu’on lit et ce que l’on voit et entend, mais aussi avec tout ce qui est sous-entendu. « Une vague nouvelle » est un jeu de mot qui se base sur l’appellation d’origine « Nouvelle Vague », qui renvoie à tous ces cinéastes, Jean-Luc Godard compris.

Vague – Nouvelle – Vague

Mais la dénomination « vague nouvelle » en change quelque peu le sens pour en faire une sorte de description : il s’agit d’une « vague nouvelle » de cinéastes, mais aussi d’un titre d’un des futurs épisodes de sa série, et une manière de réinterpréter la période en lui donnant un contexte historique, qui se manifeste visuellement par un clin d’œil qui est la présence à l’écran de Godard et de Daney qui en ont été des acteurs.

La structure pyramidale de la signification permet au cinéaste de combiner à l’infini divers éléments historiques sans avoir à se soucier de la chronologie ou du déroulement même des faits : pour ceux qui connaissent cette période, il s’agit d’un système de référence qui rentre en jeu, tandis que pour pour les plus profanes c’est une manière de souligner un fait important sans pour autant l’imposer de manière didactique.

De cette manière le spectateur est impliqué dans le travail de recherche, tout en donnant une dimension plastique à son propos.
Godard ne se fait pas romancier, plutôt poète et peintre à la fois : ces intertitres n’ont pas d’utilité pris séparément. Ils ont besoin du film pour exister, mais aussi des films (les images des cinéastes tout autant que celles de Godard) pour signifier quelque chose.

Qu’ils soient paratextes, comme pour la dédicace au début de l’épisode, ou commentaires, ces inclusions du texte à l’image restent une pratique spécifiquement cinématographique dans le sens où il ne s’agit pas d’un « à côté » du film, mais d’une partie intégrante de l’œuvre. A la fois référence et indication informative, c’est ce qui donne sa cohérence à toute la démarche du cinéaste tout comme Duchamp se jouait de l’image de la Joconde en lui donnant le titre « L.H.O.O.Q. ».

Le pouvoir de la projection

Le second élément déterminant du cinéma pour Godard est la projection. C’est en quelque sorte le principe de mise en contexte des images : le cinéma est bien un art distinct de la photographie en cela qu’il propose non pas de s’attarder sur une image particulière mais sur la mise de ces images ensemble par le biais du montage. Différentes strates apparaissent au fur et à mesure des connexions qui s’établissent au fur et à mesure de ses différentes citations de films.

Ce qui est intéressant, ce n’est pas forcément ce qui est directement représenté, mais ce qu’on essaye d’y projeter. Si l’on s’en tient aux images seules, on peut essayer de retrouver de quel film il s’agit, de quelle situation, mais ce faisant l’on tente d’en reconstruire une signification linéaire issue d’un mode de narration particulier : la fiction. Or, l’utilisation du texte en surimpression, ou en intertitres fixes fonctionne plutôt sur le mode de la légende.

Loin de toute interprétation précise, Godard parvient à faire dire à ces images autre chose que ce qu’elles représentent dans le contexte de leur production : il leur donne un nouvel objectif, qu’il fait sien, et qui est la tentative d’envoyer un signal qui va au delà de la représentation classique. Par l’utilisation du textuel il en oriente la vision dans une perspective historique en comptant sur le fait que le pouvoir de suggestion des images repose sur une ambiguïté, comme André Gunthert le souligne à propos de la photographie :

Contrairement au message linguistique, élaboré afin de réduire l’ambiguïté de la communication, l’image ne relève pas d’un système de codes normalisés qu’il suffirait d’appliquer pour en déduire le sens. Comme celle d’une situation naturelle, sa signification est toute entière construite par l’exercice de lecture, en fonction des informations de contexte disponibles et des relations entre eux des divers éléments interprétables.

Collage, Montage, Bouclage

Ainsi, c’est la démarche même de Godard qui rend cohérent cet ensemble apparemment hétéroclite fait de collages, de surimpressions, où l’on retrouve cette construction pyramidale que nous avions évoqué plus haut. Prenons un exemple:
Lorsque durant l’entretien Godard se met à évoquer l’histoire de l’art surgissent alors à l’écran des images de différents tableaux :

  • Hendrickje se baignant dans une rivière (Rembrandt, 1654),
  • La femme dans les vagues (Courbet, 1868) et,
  • Judith I (Klimt 1901).

Au moment où le tableau de Courbet apparaît, Godard parle des historiens de l’art et le texte suivant apparaît :

Tes seins sont les seuls obus que j’aime.

Il s’agit d’un extrait de la correspondance érotique entre Guillaume Appollinaire et Madeleine Pagès alors que celui ci était sur le front en 1915.On peut y voir une sorte de clin d’œil au fait que tout les tableaux qu’il propose représentent des femmes. Puis l’on passe au tableau de Klimt, et on l’entend parler précisément des ces historiens qu’ils considèrent par dessus tout : Diderot, Baudelaire, Malraux.

Sur la bande sonore un bruit d’appareil photo se fait entendre, comme soulignant l’apparition de Truffaut dans la discussion, ce qui se confirme à l’image par l’apparition d’une photographie de Truffaut avec un appareil photo. Cette dernière apparaît en long fondu enchainé donnant l’impression que ce dernier prend effectivement en photo les femmes des tableaux qui sont successivement apparus.

Ce qui est en jeu ici, pour Godard tout du moins, c’est comme le titre de l’épisode l’indique que seul le cinéma est en mesure de produire sa propre histoire car il est singulier : il ne se contente pas de produire des images, il permet la projection et la substitution de ces images et de créer un rapport entre elles. Donc de produire de la pensée :

La pensée du cinéaste-historien est une expérience faite sur les images – toutes les images – et c’est l’écran qui prolonge et achève la pensée esquissée dans un geste. […] Sa pensée n’advient pas de ce qu’il est, mais de ce qu’il voit. Alors, autre substitution, du cogito ergo sum cartésien, nous passons au cogito ergo video de Godard.
Le Discours de la méthode de l’œuvre ne repose plus sur le discours, mais sur la voyance; l’historien/cinéaste est celui qui voit et c’est le cinéma qui fait de l’histoire .

Le cinéaste articule des éléments choisis : les mots d’Appolinaire, les tableaux de grand maitre, la photographie de Truffaut, la citation de Diderot, Malraux, Baudelaire pour articuler symboliquement sa vision de l’histoire de l’art : Truffaut en héritier de ces derniers, voyeur tout autant que voyant qui se substitue par le commentaire de sa place « d’image de Truffaut prenant une photographie » à celle de symbole d’une filiation de critiques et d’historiens qui fait aboutir tout ces arts dans le prisme de ce média qu’est le cinéma.

Dernier clin d’œil : la phrase d’Apollinaire prend alors un nouveau sens à son apparition, ne concernant plus seulement les tableaux montrés mais Truffaut lui-même, le réalisateur de L’homme qui aimait les femmes (1977).

Peinture, Littérature, Cinéma : la boucle est alors bouclée.

Dans cet épisode des Histoire(s) du cinéma, le cinéaste Jean-Luc Godard met en perspective les possibilité visuelles du cinéma avec son caractère fondamentalement historique. Montage de différentes références, où la cinéphilie se croise avec la littérature, la photographie et l’histoire de l’art, ce film apparaît comme une sorte d’essai sur le cinéma en tant qu’art capable de produire sa propre histoire quand un cinéaste/historien permet à des images hétéroclites et référencées de devenir la propriété de tous par le bais de la citation et du collage.

Ce film, constant work in progress, reproduction de reproductions, se fait un voyage à travers la vision d’un homme, d’un réalisateur, qui met l’accent sur la spécificité de ce médium par le biais non pas d’un récit chronologique mais d’un ensemble d’images qui fondent sa culture cinématographique ou qui le nourrissent.

Le cinéma, sorte de condensateur de tous les autres arts est une parabole pour évoquer la création de la pensée, par le rapprochement des images, de phrases, de sons, et où toutes les combinaisons semblent possibles, même « autoriser Orphée à se retourner sans faire mourir Eurydice ».
Une Eurydice revisitée, sur fond de La Fiancée de Glomdale (Dreyer, 1925), et d’un texte de Pavese extrait de De la Nuée à la Résistance (1978), de Straub et Huillet.

Et maintenant, le silence qui suit est-il aussi du Godard?

-

Publié initialement sur Culture Visuelle dans le blog Le Visionaute, sous le titre: Un Godard, du texte et des images : réflexions autour de l’épisode 2A des “Histoire(s) du Cinéma”

Toutes les références picturales, textuelles et sonores présentes dans cet article ont été trouvé grâce au travail exceptionnel réalisé par Céline Scemama pour le Centre de Recherche sur l’Image de l’Université Paris 1, et sont disponibles ici.
Crédits photo via Flickr: Godard sur un tournage par Gemini Collision Network [CC-by-nc]

]]>
http://owni.fr/2011/03/08/godard-le-hackeur-du-cinema/feed/ 5
Plaidoyer pour une littérature augmentée http://owni.fr/2011/02/16/plaidoyer-pour-une-litterature-augmentee/ http://owni.fr/2011/02/16/plaidoyer-pour-une-litterature-augmentee/#comments Wed, 16 Feb 2011 17:00:16 +0000 sarahdeharo http://owni.fr/?p=47030 Alors que l’Assemblée nationale vient d’adopter une loi sur le prix unique du livre numérique, Internet modifie la littérature française contemporaine, dans ses thèmes, mais aussi sa forme : loin d’une paraphrase littérale, les travaux de Chloé Delaume, ou Frank Smith, inventent de nouvelles pistes pour appréhender l’émergence des pratiques numériques à l’aune de l’écrit, qui viennent bousculer les normes et l’économie du genre.

Internet absent ?

Il y a quinze jours, Xavier De la Porte proposait comme lecture de la semaine, sur le site InternetActu, un article de Laura Miller paru dans le Guardian intitulé « Comment le roman en est venu à parler d’Internet ». Le journaliste, et producteur de Place de la Toile, y déplore « l’absence de problématiques numériques dans la littérature contemporaine française », à l’exception des deux auteurs Michel Houellebecq et Virginie Despentes. Au premier il concède « qu’il s’intéresse aux technologies », certes, et c’est un argument développé plus avant par le journaliste Jean-Christophe Feraud dans son article Houellebecq ou l’humanité obsolescente. Quant à Apocalypse Bébé, toujours selon Xavier De la Porte, « Internet est la matrice du récit » : les deux héroïnes font appel aux réseaux sociaux pour enquêter.

Un autre article, cette fois-ci sous la plume de Raphaëlle Leyris pour Rue89, tentait, au mois de décembre, de définir « ce qu’Internet avait changé dans le travail (et la vie) des écrivains ». Il se penchait sur l’usage des blogs et du courriel comme relation au lecteur – sans prolongements vers les usages littéraires des réseaux sociaux, dont Claro (chez Actes Sud avec Cosmoz,), mais aussi Hélène Sturm (son Pfff, chez Joelle Losfeld, vient de paraître), illustrent avec générosité l’inventivité. Dans les deux cas, il y semble y avoir confusion du littéral et du littéraire.

Elle s’installe / devant ses écrans / Il est temps / de s’attacher / aux images / et aux mots. (Patrick Bouvet)

L’hypothèse qu’Internet peinerait à pénétrer le champ littéraire ne tient pas la route. Les romans y faisant référence font légion, déjà nombreux avant l’avènement de la toile, entre autres dans le domaine de la science-fiction (par exemple auprès de Maurice Dantec, honni avec raison – et il est difficile de faire l’impasse sur l’idée que la science-fiction américaine a « inventé » Internet, avec entre autres Neal Stephenson ou Orson Scott Card, auteurs chéris des cyberpunks que Laura Miller ignore). Mais il est inutile d’aller chercher au secours les littératures de genre.

Pour rester dans le domaine de la littérature française contemporaine, il ne faudrait pas oublier le travail prospectif du projet Extraction mené par Chloé Delaume, tout juste lancé par les Editions Joca Seria. En choisissant de publier, comme premier titre de sa collection l’Open Space, de Patrick Bouvet, Chloé Delaume a su ouvrir un espace expérimental littéraire à plusieurs arcades. D’une part, le roman-poème de Patrick Bouvet, qui s’ouvre ainsi « envoyer / recevoir des messages / taper / des mots de passe » illustre comment l’usage du Web peut prêter à récit. De plus, sa trame, ses cut-ups, rendent hommage à la navigation et invitent à ressentir l’expérience du virtuel, ici combinée, peut-être sans hasard et pour relier à l’ancien monde, à une expérience hallucinatoire propre aux clubs et aux psychotropes.

Le Poetic War Reporter développe des espaces poétiques expérimentaux du point de vue formel, en phase avec les problématiques politiques contemporaines immédiates. (Frank Smith)

Ce que propose Chloé Delaume n’est pas unique. D’autres auteurs détournent Internet sans en paraphraser les pratiques de l’intime, comme moteur formel. C’est le cas de Frank Smith avec Guantanamo, publié en 2009 aux Editions du Seuil, dans la collection Fiction & Cie – œuvre qui a également fait l’objet d’une édition numérique sur Publie.net. Cet auteur, rôdé au Web où il tient plusieurs sites-rivages de la rêverie,  a utilisé en 2006 des interrogatoires publiés sur Internet au nom du Freedom of Information Act pour créer un ouvrage de littérature – et même, de poésie, dont Internet, et le présent de l’Histoire, envahit le déploiement, par le choix du mode d’énonciation, et la parole d’un écrivain qui se définit comme « Poetic War Reporter ».

Le web, sujet du reportage

Ce n’est pas, faut-il le préciser, un recours à Internet au titre de la « documentation », c’est un recours à Internet au titre des formes novatrices de circulation de l’information, les FOIA ayant agi, politiquement et dans les mouvements américains pour les libertés civiques, comme catalyseurs et précurseurs de WikiLeaks : c’est une légitimation et une inscription, en cohérence avec le thème de travail retenu par l’écrivain. Le travail littéraire de Frank Smith, ancré dans l’engagement et la géopolitique, semble ainsi se développer en parallèle des nouvelles formes journalistiques, où le web n’est plus la source, mais devient le reportage même, ainsi que cela a été illustré par les événements, y compris virtuels, ayant émaillé la soudaine révolution égyptienne.

We are seeing a new category take shape […] that reflects a new paradigm of what it means to read on a new device.

En allant un peu plus loin, il faudrait enfin parler de l’émergence de pratiques littéraires qui vont s’attacher à n’exister que pour le Web. Peu visibles, elles existent. Le New York Times, dans un article du 11 février, faisait ainsi état de l’irruption de formes brèves, adaptées aux formats des liseuses, à rapporter avec la tradition anglo-saxonne des « short stories ». L’idée d’une adaptation de la forme aux liseuses, va à l’encontre d’un des dogmes les plus établis sur l’écriture en ligne : celui qui veut que le nombre de caractères y serait infini. Il ne l’est pas, ou alors, le lecteur n’y est plus, et cela touchera certainement aussi bien la littérature que le journalisme, c’est déjà le cas.

Il ne s’agira plus, pour légitimer un ancrage contemporain, de monétiser un PDF « homothétique » ou de mesurer la présence d’Internet à l’aune du nombre des www scandés par le texte. Il faudra faire appel à la richesse des liens internes, à des surprises visuelles, à une ergonomie laissant la porte ouverte au bovarysme, et même aux pages cornées. Il faudra apprendre à être écrivain au-delà de 10 pouces, pour le corps qui tient la tablette et les deux mains qui cliquent. Cette littérature augmentée, s’emparant à bras-le-corps des technologies pour s’en enrichir et enrichir ses lecteurs, sera peut-être bien un des modèles à inventer, théorique comme économique, non pas demain, mais tout-à-l’heure.

Crédits photo FlickR CC : zebramaedchen / orb9220

]]>
http://owni.fr/2011/02/16/plaidoyer-pour-une-litterature-augmentee/feed/ 17
Ellroy et les femmes, sa “malédiction” est la nôtre http://owni.fr/2011/02/14/ellroy-et-les-femmes-sa-malediction-est-la-notre/ http://owni.fr/2011/02/14/ellroy-et-les-femmes-sa-malediction-est-la-notre/#comments Mon, 14 Feb 2011 07:30:44 +0000 JCFeraud http://owni.fr/?p=44840

Bonsoir à vous autres pédérastes, sniffeurs de colle, punks, maquereaux, clodos et renifleurs de petites culottes ! Vous auriez pu rester chez vous pour vous adonner à vos vices habituels – le sexe, la drogue, les obsessions – mais vous êtes venus m’écouter moi qui suis né dans les sources du pêché

Lundi soir, le grand cirque Ellroy passait par Paris, tout en sexorama fiftie’s, vociférations réactionnaires et injures à caractère sexuel, moulinets de bras, ricanements et roulements d’yeux furibards. Représentation unique: “James Ellroy lu par James Ellroy”. L’immense écrivain (1m90 à la toise, 15 romans déglingués au compteur sans compter les nouvelles) était venu vendre son dernier livre, “La Malédiction Hilliker”, sous-titré “mon obsession des femmes”, devant une foule acquise et fascinée par le numéro de ce fou furieux semblant tout droit sorti d’un de ses romans de la trilogie américaine…

Il y avait donc ce James Ellroy cabotin, showman imparable, white-trash graphomaniaque…

Grand échalas de droite aux allures de colonel des Marines dément, montant sur la scène du théâtre Marigny comme on monte sur un putain de ring. Mais il y avait aussi ce petit garçon de 10 ans au regard perdu, cherchant encore sa mère assassinée à travers toutes les femmes de sa vie, plus de 50 ans après le début de la “malédiction”… qui a commencé à lire, scander son texte comme une incantation en forme d’autobiographie exorciste.

La salle médusée s’est tue, son éditeur François Guérif de Rivages a fermé les yeux comme on écoute une prière, et les deux interviewers de service, Arnaud Viviant et Eric Naulleau, ont communié avant l’épreuve (le mot n’est pas trop fort) du jeu de questions-réponses avec l’intransigeant auteur du “Dahlia Noir”, de “LA Confidential”, d’”American Tabloïd”.

Zoom arrière. Le 22 juin 1958, Geneva Hilliker Ellroy, la rouquine, est retrouvée morte, martyrisée, dans un terrain vague près du lycée d’Arroyo dans le quartier populaire d’El Monte à Los Angeles. “Evidemment c’est moi qui ait causé sa mort”, lâche le gamin de 62 ans, émouvant comme jamais. 1954, “Jean Hilliker prenait des bitures au bourbon et balançait du Brahms à plein tubes sur l’électrophone.

Armand Ellroy était abonné à des feuilles à scandale et à des magazines pornos”.

Le petit James a six ans, ses parents divorcent. James part vivre avec sa mère, femme libre, infirmière fumant clope sur clope, collectionnant les hommes mais pleine de tendresse pour son garçon…et bien sûr prend le parti de son père, qui voyeur, va espionner “Jean” derrière la fenêtre en train de faire l’amour avec un inconnu. James est fasciné par ce paternel looser, comptable minable “au sourire d’escroc” qui “avait une queue de quarante centimètres, elle dépassait de son caleçon” et prétendait avoir “trombiné” Rita Haiworth, “La Roja”…

Amoureux transi de sa mère et “petit-fils de pasteur en rut”, il est voyeur idem: “Je fais semblant de dormir. Elle sort d’un nuage de vapeur d’eau, et nue, se frotte avec une serviette. J’entrouvre à peine les paupières et je mémorise son corps pour la dix milliardième fois”. Mais il lui voue aussi cette haine inoculée par son père comme une toxine: trois jours avant l’assassinat de Geneva Hilliker, il profère la fameuse malédiction en souhaitant sa mort…

Dès lors, “le monde où je vis est celui qu’Elle m’a laissé et qu’Elle à travers elles m’a donné, assène le géant dégingandé au regard d’enfant sur la scène du théâtre Marigny.

Sorti en 1996, “Ma part d’Ombre” était une tentative désespérée pour tenter de retrouver le meurtrier de sa mère avec l’aide du flic à la retraite Bill Stoner. Il en sortira un hommage bouleversant, des retrouvailles presque apaisées avec “Jean”. Près de 15 ans plus tard, “La Malédiction Hilliker” est un numéro d’auto-analyse virtuose, égotique et obsessionnel sur l’air qui m’aime me suive, rien à foutre de ce que vous pourrez penser. Avec un seul objet: “pour que les femmes m’aiment”, écrit-il sans masque en ouverture du livre… les Femmes de sa vie, et les autres, toutes les femmes, et non plus sa mère unique et déifiée.

« Jean Hilliker aurait 95 ans aujourd’hui. La Malédiction est vieille de cinquante-deux ans. J’ai passé cinq décennies à chercher une femme pour détruire un mythe». Place à l’obsédé sexuel onaniste mais “sooo romantic”: “Je m’allonge dans le noir, je ferme les yeux et je réfléchis. Avant tout, je pense aux femmes. Assez souvent, je tremble et je sanglote. Mon coeur se gonfle au moment où des visages de femmes se fondent dans des aventures imaginaires…” Et c’est parti sur le grand huit des femmes de sa vie à un train d’enfer.

Entrée en matière avec cet extrait:

Un document témoigne de ma fixation précoce. Il est daté du 17 février 1955. Il précède de trois ans la Malédiction. C’est un tirage sur papier Kodak en noir et blanc, qui représente un terrain de jeu. Une cage à poules, deux toboggans et un bac à sable encombrent le premier plan. Je suis debout, seul, sur la gauche. J’ai l’air d’une grande perche, les cheveux en bataille. Il est évident que je suis un gamin perturbé. Quelqu’un qui ne me connaît pas me classerait tout de suite môme à problèmes qui en bave tous les jours. J’ai des yeux de fouine. Ils sont braqués sur quatre fillettes, qui forment un groupe sur la droite de l’image. La photo regorge d’enfants qui jouent allègrement avec divers objets. Mais moi, je suis recroquevillé sur moi-même, absorbé par mon examen. J’observe ces gamines avec une intensité ahurissante. A cinquante-cinq ans de distance, je vais relire mes propres pensées.

Je crois que c’est ma mère qui a pris cette photo. Un adulte impartial aurait recadré la scène pour en exclure le gamin caractériel.

Auto-flagellation bien protestante de petit blanc dingo prédestiné selon lui-même à se biturer, à se droguer, à s’introduire chez les femmes pour les reluquer et voler leurs dessous ?

C’est ainsi. Ellroy en joue aussi quand il raconte avoir commandé une paire de lunettes à rayon  X dans un “Comics” en dressant “la liste de toutes les filles de l’école et de l’église que je pourrais voir nues”. Les lunettes arrivent, vissées sur les yeux, James lorgne comme un fou sa voisine Sandy et sa mère en train de poser des guirlandes de Noël dans le jardin d’à côté. Evidemment Rien, une arnaque…grosse désillusion à l’arrivée sous le regard méprisant de  Sandy faisant tourner son doigt sur sa tempe pour dire: “il est diiiingue”.

Mais fort heureusement, il y aura cette baby-sitter allemande de 17-18 ans, “grassouillette et couverte d’acné” et “semblant tout droit sortie des Hitler Jugen” qui lui “suce la bite” à 9 ans révolus. Précoce le gamin.

Suivront donc cinq décennies d’errance (les 10 première années à boire, se défoncer, pratiquer le vol avec effraction, mater les femmes…) à poursuivre la Femme cardinale, figure centrale de son oeuvre qui feront de lui un immense écrivain, à travers toutes les femmes. A commencer par Elisabeth Short, le “Dahlia Noir”, une jeune starlette assassinée en 1947 dans des conditions atroces, projection assumée-fantasmée de Geneva Hilliker.

Homme impossible à vivre, totalement cintré, jaloux, égocentrique, partant dans des diatribes hallucinées, puis fondant en larmes comme un enfant, “Je t’aime, j’ai peur”…elles le surnomment “mad dog”. Il est de droite, fan intransigeant de Beethoven…pourquoi les choisit-il libres, gauchistes, aimant le rock, lui demande Arnaud Viviant. “J’ai l’esprit ouvert”, répond il sans rire. La vérité c’est que faute d’avoir tué le père, il les aime toujours à l’image de sa mère. Dans l’obsession amoureuse. Cela donne ce rêve éveillé avec Joan, la “déesse rouge” (encore), la femme centrale qui l’a quitté sans crier gare (on la comprend un peu) il y a quelques années:

“Je vois Joan avec des hommes étranges. Elle répète des mouvements sensuels qu’elle a inventé pour moi. Je la vois baiser avec ses anciens amants. Je la vois draguer des Noirs. Je la vois surfer sur internet à la recherche de types montés comme des bourricots…” , écrit-il dans cette langue folle que n’aurait pas renié Céline.

Mais aujourd’hui à l’issue de l’écriture de ce livre qui l’a “dévasté” dit-il, l’ado sexagénaire grimpant toujours “la Montagne de l’Amouuur” comme un dératé, le chien fou semble presque apaisé: “Voilà cinq décennies que je fais mon numéro d’enfant unique/orphelin/coureur de jupons/mari à temps partiel”…Il est temps de se poser Mec. Et voilà que James Ellroy dédicace ce quinzième roman à Erika Schickel, son actuelle compagne. “Voilà ce qui me stupéfie : j’aime Erika au-delà de toutes mes espérances”, écrit le supposé misogyne et sociopathe.

Etes-vous Misogyne ?

Aïe Arnaud Viviant a eu la mauvaise idée de lui poser la question: “C’est la question la plus stupide que j’ai entendu en trente ans de carrière”, répond l’écrivain rock star jouant à peine la colère feinte. Eric Naulleau est plus chanceux en lui demandant si d’aventure “La malédiction Hilliker” ne constituerait-elle pas l’introduction idéale à toute son oeuvre pour les novices qui ne sauraient par où commencer avec ce monstre vivant de la littérature noire : “C’est la question la plus intelligente que l’on m’a posé depuis le début de ma tournée européenne”…

La psychanalyse ? “Je vois un psychothérapeute, c’est un piètre substitut à la prière”. Haw Haw quel numéro d’acteur ! Une dernière pour la route: L’écriture ?”Depuis plus de trente ans, je recherche obstinément la perfection à travers toutes ces femmes prototypes qui m’ont mené à LA Femme”. La salle de Marigny en redemande. Mais le show Ellroy est terminé, il est temps de prendre congés: “On y va ?” lance-t-il à François Guérif, son “meilleur éditeur à travers le monde”. Une séance de signatures à la volée pour la foule des fans enamourés. Et Adios, une dernière provocation en direction de “ces enculés de français existentialistes qui adorent ce trou du cul d’Obama” et  le fou furieux se carapate.

Au menu de son séjour parisien: une discussion avec Guérif au sujet de son prochain roman, un “nouveau volet” après le quatuor Los Angeles (“Le Dahlia Noir”, “Le Grand Nulle Part”, “LA Confidential” et “White Jazz”)…La suite de la trilogie américaine (“American Tabloid”, “American Death Trip”, “Underworld USA”) attendra.

Alors c’en est vraiment fini de son obsession oedipienne des femmes, la notre, celle de tous les hommes cherchant LA Femme pour en finir avec Maman ? Faut croire: “Avec ce livre j’ai fais ma révolution du coeur, elle est en moi, elles sont toutes en moi et je vis avec”, assure James presque apaisé. Jusqu’à la prochaine fois. Car la rouquine Geneva est toujours là sur cet autel littéraire qu’un petit garçon de 10 ans inconsolable et torturé par la culpabilité lui a dressé livre après livre: “J’écris des livres pour consoler le fantôme qu’elle est devenue. Elle est omniprésente et toujours insolite. les autres femmes sont faites de chair et leur sang”. C’est bien le mot de la Fin.

Jean-Christophe Féraud

Article Initialement publié sur Mon Écran Radar

Crédit Photo Flickr CC : Mark Coggins / Tomi Kukkonen / Mao Paolis /

]]>
http://owni.fr/2011/02/14/ellroy-et-les-femmes-sa-malediction-est-la-notre/feed/ 4